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2014

L’herméneutique fictionnalisée. Quand l’interprétation s’invite dans la fiction de Nicolas Correard, Vincent Ferré & Anne Teulade

Auteur·e 
Simon LEVESQUE
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Texte intégral 

Nicolas CORREARD, Vincent FERRÉ & Anne TEULADE, L’herméneutique fictionnalisée. Quand l’interprétation s’invite dans la fiction, Paris, Classiques Garnier, coll. « Rencontres », 2014.

Sur la vérité de la fiction, l’encre n’a pas fini de couler. Le seul statut consensuel qu’on puisse lui concevoir, c’est celui de l’ambiguïté. Mais ce n’est pas tant de la vérité ou de la fausseté, de la rationalité ou de l’irrationalité de la fiction dont traite l’ouvrage dirigé par Nicolas Correard, Vincent Ferré et Anne Teulade. Cette fois, une figure est prise à partie, qui resémiotise un problème généralement traité du point de vue de l’ontologie en le tirant du côté de l’herméneutique. L’interprétation en question ici n’est plus celle de l’objet livre, du texte fictionnel que l’on reçoit pragmatiquement, mais d’un objet fictionnel : l’interprétation comme objet de la fabula et telle que celle-ci nous conduit à l’appréhender. Autrement dit, il est question de la représentation de l’interprétation dans la fiction et de son impact sur le versant de la réception à travers la lecture.

D’entrée de jeu, la question est très clairement posée : « Comment les œuvres littéraires prennent-elles en charge l’interprétation, et qu’entraîne cette appropriation de la question herméneutique au cœur de ces œuvres, en particulier lorsqu’elles sont fictionnelles? » (p. 7) On comprend rapidement quel sera l’intérêt de ce livre qui fait le pari d’aborder « de l’intérieur » la question de la fictionnalité : le régime de la représentation implique nécessairement un abord plus thématique que théorique, mais ce second aspect soutient nécessairement le premier. Si l’activité herméneutique est mise en scène dans les œuvres de fiction, c’est pour illustrer, problématiser ou ruser sur le travail d’interprétation que requiert tout texte. Le recours à ce procédé aura le plus souvent pour effet de brouiller ou de densifier l’intrigue, mais il permettra aussi de nourrir le caractère d’un personnage particulier. Il peut enfin servir de relai métaleptique, par goût ou défi esthétique. Ce dernier usage demeure toutefois marginal d’après les responsables du volume, qui expliquent que

ces fictionnalisations de la pratique herméneutique ne renvoient pas nécessairement à l’interprétation de l’œuvre, elles ne sont pas immédiatement réflexives et ne relèvent pas d’emblée de la métafictionnalité, puisqu’elles usent d’un détour : soit l’objet de l’interprétation est un écrit qui n’est pas la fiction encadrante, soit il s’agit d’un objet non textuel (p. 9).

Cela dit, l’objet qui suscite une attention interprétative particulière dans la fiction produit bien toujours une sorte d’analogie ou d’effet d’écho par rapport à l’œuvre-cadre. La part spéculaire de l’objet herméneutique fictionnel ne peut être défaussée, ainsi l’abord thématique de l’interprétation renvoie-t-il inévitablement aux grands débats des années 1980 en études littéraires et en philosophie logique et esthétique sur le statut de la fiction : phénoménologie et pragmatique de la lecture, logique des univers fictionnels, déterminations de la fabula et de ses limites, comme de celles de l’interprétation. Or, ici, l’objet de la recherche, bien identifié, est la médiation de l’interprétation, et toutes les études incluses dans le volume s’articulent en fonction d’une tâche commune : relever des manières dont la fiction représente la mise en abyme de l’interprétation. Puisque « la perspective privilégiée est celle du guidage et de la programmation de l’interprétation » (p. 11) par l’œuvre de fiction littéraire ou théâtrale, la spécificité de ce procédé est de proposer une déterritorialisation des pratiques interprétatives (p. 12). Le matériau est textuel, le cadre analytique est rhétorique et narratologique, le procédé est figuratif. Ce sont les modalités de représentation qui intéressent les auteurs : digressions, anecdotes, enchâssements, débats ou confrontation de points de vue distincts pris en charge par différentes instances narratives (auteur, narrateur ou personnages). L’objectif, à travers cette approche, est d’apprécier l’efficacité poétique et herméneutique de la fictionnalisation du geste interprétatif. Ainsi sont considérées :

d’une part la manière dont elle ouvre ou limite l’interprétation, la clarifie ou la guide, voire la démultiplie, lorsque plusieurs propositions interprétatives fictionnalisées se font concurrence au sein de la fiction ; d’autre part la finalité, voire la portée métadiscursive des interprétations, ainsi que ses effets (p. 12).

Les contributions du volume proposent un corpus et des analyses complémentaires capables de fournir des éléments de réponse probants à ces questions. Elles constituent les actes d’un colloque tenu le 21 janvier 2011 à l’université Paris Diderot – Paris 7 et les 10 et 11 juin 2011 à l’université Paris 13, organisé avec le concours du programme ANR « Hermès. Histoires et théories de l’interprétation » de la Sorbonne nouvelle – Paris 3. L’approche générale est donc à la fois historique et théorique ; c’est elle qui détermine le découpage de l’ouvrage en trois parties. La première partie s’intéresse aux origines de la modernité littéraire à travers l’évolution de la réception du Moyen Âge au XVIIe siècle (Darnis, Noille, Bonhert), la polémique et la critique au théâtre prémoderne (Teulade, Lochert), le déficit interprétatif chez Shakespeare (Thouret) et les paradoxes de l’auto-interprétation chez Rabelais et Kafka (Michel). La deuxième partie entame la modernité romanesque de deux points de vue différents. Le premier est social : juridique (Haddad), politique (Peyroles) et criminel (Wolkenstein) ; le second est individuel : autofictionnel (Pfersmann) et biographique (Alladaye). Finalement, la troisième et dernière partie propose une réflexion sur la valeur de l’interprétation dans un contexte post-moderne. Cette question est abordée d’un point de vue éthique (Ansel, Schweitzer), historiographique (Campos, Boulanger) et expérientiel (François, Message, Audet).

Que permet de conclure ces études rassemblées? Dans son analyse conclusive, Teulade suggère que le procédé de fictionnalisation du geste herméneutique, tel que les contributeurs et contributrices l’ont décortiqué, ne constitue en rien une technique dont la visée serait clarificatrice : « L’herméneutique fictionnalisée n’a donc pas pour effet principal d’éclairer un éventuel sens de la fiction, ni d’opérer un verrouillage de l’interprétation. » (p. 337) Son effet est plutôt de brouiller, de confondre ou de leurrer en orientant l’interprétation dans une direction fautive ; elle empêche la clarté et l’univocité inteprétatives. Dans tous les cas, elle participe d’une complexification du rapport au monde, au texte ou à l’objet considéré. Tout l’enjeu de l’interprétation fictionnalisée, écrit Teulade, réside « dans l’invitation à la prudence qu’elle véhicule, témoignant d’une possible réversibilité du sens, et d’une nécessité de réfléchir aux procédures de l’interprétation afin de délimiter ses bons et ses mauvais usages » (p. 338-339). Cela entraîne une inévitable réflexion critique sur les modalités d’établissement du sens à travers une certaine construction de la réception, qu’elle relève du contexte idéologique et historique ou de la prise en charge de la dimension lectorale dans l’écriture. La variété des effets que peut produire l’herméneutique fictionnalisée est large et ambivalente. Par son recours, explique Teulade, « il s’agit donc moins de produire du sens, de valider une interprétation unique et juste, que de réfléchir sur les modalités de la pratique herméneutique. […] La fictionnalisation de l’interprétation […] sert moins la quête du sens que la réflexion sur ses modes de production » (p. 340).

De cette conclusion, on retient l’importance du rapport exemplaire de l’interprétation fictionnalisée. Il s’agirait en quelque sorte de tirer les conséquences d’une nécessaire interprétation dans la fiction pour reconnaître en retour la nécessité d’une posture de suspicion face au monde réel : la fiction sert alors de tremplin ou de lieu d’apprentissage pour questionner les formes sémiotiques et les modes de production de la signification au quotidien. On peut certes et sans trop de difficultés prêter à la fiction une telle vertu, mais on soupçonne aussi que seul·e·s les lectrices et lecteurs les plus aguerri·e·s – dont font indéniablement partie les contributeurs et contributrices à cet ouvrage – développent de cette seule cause une posture critique sérieuse, car la distanciation qu’implique l’herméneutique fictionnalisée peut aussi bien être appréhendée de manière ludique et triviale dans notre monde contemporain où les formes narratives populaires multiplient les brèches métafictionnelles, les jeux de renvoi entre divers strates et modes énonciatifs et les ruptures d’univers fictionnels. En outre, le mélange des genres est tel désormais qu’il entraîne un flottement onto-discursif quasi permanent dont l’effet le plus généralisé est d’enrayer la validité d’une gradation entre les pôles du documentaire et de la fabulation. Les études du volume qui s’attardent à des œuvres littéraires plus récentes ont l’avantage d’actualiser un phénomène d’autre part ancien pour en montrer les effets dans notre contexte occidental contemporain. Ainsi cette proposition de Teulade – presqu’un axiome! – qui nous paraît très juste : « La déconstruction des procédures herméneutiques se double d’une dissolution de l’univers représenté, en raison de la fragilité constitutive de ce monde et du fait que l’on privilégie un questionnement sur le sens, au détriment de l’élaboration d’un univers cohérent. » (p. 342-343) Bien que le programme de l’ouvrage s’y restreigne, l’étude thématique et théorique de l’herméneutique fictionnalisée déborde le cadre des études littéraires et théâtrales. La perspective herméneutique favorisée ne masque que partiellement la nature sémiotique générale de l’interrogation qui se trouve au cœur de l’exercice. Mais on comprend la faveur accordée à la tradition herméneutique – le titre retenu place d’emblée l’ouvrage plus du côté de la poétique que de la sémiotique. Elle nous paraît se concilier à une double visée : reconnaître l’héritage du Peri hermeneia d’Artistote, d’une part, et, de l’autre, celle de l’exégèse religieuse, notamment par le truchement du genre du mystère dans le théâtre européen au Bas Moyen Âge.

L’étude de la mise en scène de l’interprétation pourrait rapidement être assimilée à des travaux comme ceux d’Erving Goffman1, par exemple, si ce n’était d’une frontière persistante cloisonnant la fiction hors du factuel, qui nous confine au paradigme textuel. Les responsables du volume assument ainsi un parti pris – parfaitement légitime – en faveur d’un balisage différenciant nettement le fait fictionnel du fait factuel. On ne s’étonne pas, dans ces circonstances, d’apprendre que Françoise Lavocat, dont le plus récent ouvrage2 défend précisément cette position théorique, a soutenu cette recherche collective dans le cadre du projet ANR Hermès3. L’herméneutique fictionnalisée est un ouvrage d’une grande qualité, dont le travail d’édition mérite d’être salué et qui rend avantageusement accessibles les résultats d’un chantier de recherche thématique et théorique fertile.

  • 1. E. GOFFMAN, La mise en scène de la vie quotidienne, 2 tomes, trad. de l’anglais par A. Accardo & A. Khim, Paris, Minuit, coll. « Le sens commun », 1973.
  • 2. F. LAVOCAT, Fait et fiction. Pour une frontière, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 2016.
  • 3. Comme l’indique la note 1 sur cette page : <http://www.fabula.org/atelier.php?Hermeneutique_fictionnalisee>.
Pour citer cet article 

LEVESQUE, Simon, «  L’herméneutique fictionnalisée. Quand l’interprétation s’invite dans la fiction de Nicolas Correard, Vincent Ferré & Anne Teulade  », Cygne  noir, recension, novembre 2016. En  ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/recension/hermeneutique-fictionnalisée-2014> (consulté le xx/xx/xxxx).

À propos de l'auteur·e 

Simon Levesque est doctorant en sémiologie à l'Université du Québec à Montréal. Il est également cofondateur et directeur de publication de la revue d’exploration sémiotique Cygne noir. En savoir plus sur Simon Levesque.