Ouvrages parus en 
2012

L'emprise numérique. Comment Internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies de Cédric Biagini

Auteur·e 
Emmanuelle CACCAMO
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Texte intégral 

Cédric BIAGINI, L’Emprise numérique. Comment Internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies, Éditions L’échappée, 2012, 445 p.

 

Ce sont les instruments eux-mêmes, dans le cadre de sociétés dites démocratiques, qui sont en train d’asservir les peuples sans qu’aucun dictateur ni autocrate ne l’ait décidé. Pourquoi d’ailleurs aurait-on recours à un régime politique autoritaire alors que les gens surconsomment, se perdent dans les réseaux numériques, se jettent sur toutes les innovations, et réclament à corp [sic] et à cri qu’on les administre pour leur bien?

Cédric Biagini

 

Maison d’édition fondée en 2005 par les militants libertaires Cédric Biagini et Guillaume Carnino, L’échappée constitue l’un des foyers français de la critique anarchiste et décroissantiste. Parmi les nombreux ouvrages estampillés du drapeau noir de L’échappée, L’emprise numérique. Comment Internet et les nouvelles technologies ont colonisés nos vies poursuit la critique des nouvelles technologies et des applications numériques entamée quelques années plus tôt dans La tyrannie technologique (Biagini et Carnino, 2007). Cette fois‑ci seul aux commandes, Biagini s’attaque en premier lieu à réactualiser l’inventaire du corpus des techniques à soumettre à la question. L’auteur dénonce le récent « déferlement numérique » (1re partie), qui non seulement s’opère dans le monde du livre et au sein de l’école – quelques-uns des derniers bastions de résistance –, mais également « inonde » les sphères cognitives et sociales. Après avoir présenté avec une pédagogie élémentaire le fonctionnement des « nouveaux » outils numériques (entre autres le livre électronique, l’iPad, Facebook, Twitter et le moteur de recherche Google) qui participent à la reformulation néolibérale du monde, Biagini s’évertue à critiquer férocement chacun d’entre eux. Tant elle est radicale, d’aucuns jugeront sa position technophobe, conservatrice, voire réactionnaire, mais l’auteur renverse promptement ce préjugé en remettant les choses à leur place :

Le fait que tout opposant à la tyrannie technologique, fût-il modéré, soit considéré comme un réactionnaire est révélateur d’un moment spécifique de l’évolution du capitalisme : celui où les forces qui en sont le moteur ont compris que la révolution numérique leur offrait des opportunités inespérées de pénétrer toutes les sphères de la vie et de continuer leur œuvre de destruction des formes autonomes de culture populaire, en dissolvant les liens sociaux pour construire un monde d’individus isolés, reliés en permanence aux machines, transformés en consommateurs de produits rapidement renouvelés. (p. 32)

Le conservateur n’est en rien celui qui promeut le débat critique, il est plutôt « celui qui refuse que la technique soit soumise à la discussion politique » (p. 33). Selon l’auteur, le véritable conservatisme repose sur une idée unique selon laquelle il faut toujours changer en vue d’un progrès infini et d’accroître la puissance.

Rappelant le fait que toute critique à l’égard du Progrès est discréditée ou transformée en peur irrationnelle, l’auteur se livre à un deuxième exercice de déconstruction des « illusions numériques » (2e partie) notamment en ce qui a trait à la révolution politique. Argument topique, la nouvelle phase du capitalisme a pour caractéristique de se réapproprier les notions et concepts qui lui sont antagoniques – le « partage » et la « révolution » par exemple. C’est ainsi que le déclenchement du Printemps arabe s’est presque vu attribué à Facebook et que les mouvements populaires se voient désormais réduits à la force du Web, à la « révolution » numérique. Biagini se garde bien de nier l’outil facilitateur qu’a pu être le réseau social en vue de la mobilisation arabe, mais il nuance de façon très argumentée sa portée : la télévision est le premier média dans le monde arabe, certaines classes d’âge n’ont pas eu accès à Internet, etc. (p. 229‑236) Son argumentaire est d’autant plus pertinent lorsqu’on constate qu’une partie des défenseurs de cette utopie révolutionnaire du Web sont reliés de près au capitalisme numérique ; citons seulement un chercheur comme Dominique Cardon1 qui est aussi membre du Orange Labs, un laboratoire privé de télécommunications français. Non sans humour, l’auteur rappelle que

la Révolution française s’est faite sans Internet, la Commune de Paris sans Twitter, la Révolution espagnole sans Facebook, que la Résistance à l’occupation allemande n’avait pas d’accès illimité [à Internet], que les Algériens se sont libérés du joug français sans téléphone portable, qu’en 1968 on se révoltait même si on ne lisait pas de blogs, que le mur de Berlin ne s’est pas effondré grâce à YouTube… (p. 235)

D’autres types de « révolutions » sont également désillusionnés : WikiLeaks et Julian Assange, dont on connaît à présent certaines contradictions2, les Partis pirates, les hackers entrepreneurs et encore Anonymous ne sont pas en reste.

Mais alors que faire face au « capitalisme numérique » (3e partie) qui surveille, géolocalise, profile, réifie, infantilise, zappe, domine? Comment résister au Progrès illimité, aux Big data, à l’obsolescence programmée, au trading automatisé, au seasteading3, à la convergence des nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives (NBIC) qui promettent un avenir radieux?

Au préalable, Biagini invite à décoloniser l’imaginaire technologique basé sur le récit du Progrès infini. Il insiste d’ailleurs sur le fait que cette déconstruction doit en partie s’opérer dans les milieux anticapitalistes, qui ne sont ni exempts de paradoxes, ni de technolâtrie. Un travail de réécriture de l’histoire de l’industrialisation qui visibilise et prend au sérieux les mouvements anti-technologie doit également être effectué. Afin de dépasser la simple dénonciation d’un mauvais usage des technologies – qui souvent s’accompagne de l’idée naïve que les technologies sont neutres – l’auteur montre l’importance pour la critique de renouer avec un cadre théorique hérité de l’anarchisme historique. Il faut « bifurquer », nous dit-il, de cette idée fantasmée d’une rédemption technicienne, d’un humain qui ne s’accomplirait qu’à travers la technique et qui ne pourrait être sauvé que par elle.

L’ouvrage, qui ne forme qu’une synthèse d’idées déjà élaborées par ailleurs, se conclut par quelques pages de conseils de lecture d’essais critiques (Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Günther Anders entre autres) et de revues engagées (La Décroissance, Entropia, Offensive). On s’étonne toutefois de ne pas trouver de référence à un essai comme Fragilité de la puissance. Se libérer de l’emprise technologique4. Contrairement à Biagini, qui se perd dans un foisonnement d’exemples techniques et n’opère pas d’approfondissement théorique, Alain Gras – cofondateur de la revue Entropia, revue d’étude théorique et politique de la décroissance – y présente un grand nombre d’arguments solides pour déconstruire le mythe technicien. Mais on comprendra que L’emprise numérique ne s’adresse pas aux universitaires, rodés à une pratique intellectuelle poussée et à un vocabulaire technique. Il est d’ailleurs intéressant – rafraîchissant même – de n’y trouver aucune référence à Foucault ou à Deleuze. L’essai s’adresse plutôt aux néophytes en matière de technologie aussi bien qu’à une frange de militant·e·s de gauche prêt·e·s à se remettre en question. Biagini, qui pratique le verbe tranchant et dont la parole est souvent ironique – on peut déplorer une certaine suffisance par endroits –, ne semble en effet pas s’adresser à ceux qu’il dénonce, ni aux technophiles positionnés de l’autre côté de l’échiquier politique. En ce sens, si l’ouvrage constitue une simple et accessible introduction à la critique des technologies, il est néanmoins destiné à un public déjà acquis aux idées de gauche. Le ton employé ne saurait convaincre et participe d’un parti pris discutable. L’emprise numérique soulève aussi une interrogation qui le dépasse : ne faudrait-il pas trouver des manières de s’adresser aux différents types de technolâtres (du plus féroce – l’entreprenariat d’un Ray Kurzweil – au plus insouciant – le merveilleux technologique d’un Michel Serres) et développer un contre-argumentaire qui saurait les toucher? Il s’agit là d’un vaste et complexe programme. Bien qu’il ne soit aucunement développé d’après quelque considération sémiotique que ce soit, l’ouvrage, à défaut d’être rejeté, offrira une variété d’interprétants critiques à qui voudra voir sous un jour nouveau ses outils quotidiens et ses institutions choyées – de Facebook à sa tablette en passant par Anonymous – et, peut-être, développer à leur sujet un discours critique qui aille au-delà des positions antagoniques figées et qui soit plus approfondi que ce qu’on peut lire dans L’emprise numérique.

  • 1. Dominique CARDON est notamment l’auteur de La Démocratie Internet, Paris, Seuil, 2010.
  • 2. Cf. Daniel DOMSCHEIT-BERG, Inside WikiLeaks, Paris, Grasset, 2011.
  • 3. Le seasteading fait référence à la création d’îles artificielles dans les eaux internationales. Ces lieux seraient affranchis de la souveraineté des États, voire du droit international. Jimmy Wales (cofondateur de Wikipedia), Louis Rossetto (fondateur du magazine Wired), Erik Raymond (qui a popularisé le terme open source) et encore Peter Thiel (fondateur de PayPal) défendent ce projet (cf. p. 282‑284).
  • 4. Alain GRAS, Fragilité de la puissance. Se libérer de l’emprise technologique, Paris, Fayard, 2003.
Pour citer cet article 

CACCAMO, Emmanuelle, « L’emprise numérique. Comment Internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies de Cédric Biagini », Cygne noir, recension, juillet 2014. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/recension/emprise-numerique-biagini> (consulté le xx/xx/xxxx).

À propos de l'auteur·e 

Emmanuelle Caccamo prépare une thèse de doctorat en sémiologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). En savoir plus sur Emmanuelle Caccamo.