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2010

De l'arbre au labyrinthe. Études historiques sur le signe et l'interprétation de Umberto Eco

Auteur·e 
François D. PRUD'HOMME
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Texte intégral 

Umberto ECO, De l’arbre au labyrinthe. Études historiques sur le signe et l’interprétationessais traduits de l’italien par Hélène Sauvage, Paris, Grasset, 2010, 712 p.

Entreprendre une étude historique sur le signe et l’interprétation est une chose, faire la recension des nombreuses philosophies du langage qui se sont approchées de près ou de loin du sujet en est une autre. Umberto Eco fait encore preuve de pédagogie et d’érudition avec cet essai réservé aux initiés1en abordant l’histoire de la signification avec autant de digressions que possible puisque, comme il l’écrit lui-même dans son introduction, « pour faire de la sémiotique aujourd’hui, il [faut] savoir comment on l’avait faite hier, bien qu’elle fut souvent masquée sous d’autres formes » (p. 15). Ces autres formes, l’auteur les étudie en certains cas avec des objets aussi hétéroclites que l’aboiement du chien ou ce qu’il nomme autres archéologies zoosémiotiques; il les découvre également sous les méthodes de falsification au Moyen Âge ou encore dans la fantaisie d’un roman publié au XVIIe siècle, qui traite d’un langage idéal né au sein d’une communauté idéale (le retour au galop de cette éternelle obsession de la langue parfaite); il explore, en dernier lieu, la philosophie nietzschéenne de la vérité afin de repousser toujours plus loin les frontières de la sémiotique, et se demande, en fin de compte, si la signification a encore un sens.

La question de la signification débute inévitablement par les fameuses catégories aristotéliciennes (théorie des prédicables), et de celles-ci découle celle de la classification des connaissances, d’où le titre de l’ouvrage : De l’arbre au labyrinthe. Cette étude aurait aussi bien pu s’intituler « Du dictionnaire à l’encyclopédie », puisque dès le premier chapitre l’auteur s’attarde à expliquer la nature restrictive de la classification lexicographique en l’associant à la figure de l’arbre porphyrien – « [u]ne classification en forme de dictionnaire ne sert donc pas à définir un terme, mais permet seulement de l’utiliser de manière correcte et logique » (p. 31). En revanche, la classification encyclopédique qui s’engage dans l’interprétation telle le labyrinthe rhizomatique de la semiosis ad infinitum peircien, permet non plus seulement de « trouver quelque chose, que l’on connaissait déjà et qui était rangé à sa place, pour l’utiliser à des fins argumentatives, mais véritablement découvrir quelque chose, ou la relation entre deux ou plusieurs choses, dont on ne savait rien encore » (p. 55).

Tout au long des quelques 712 pages qui composent son plus récent essai, l’auteur de L’œuvre ouverte (1965) nous fait découvrir sa « reconstruction historique des théories du signe et de la sémiose » sous divers formats, telles que des communications universitaires, des articles antérieurement publiés et réécris pour l’occasion, ainsi que certains extraits de ses précédents essais dont Sémiotique et philosophie du langage (1988) et le fameux Kant et l’ornithorynque (1999). En certains cas, Eco reprend des idées discutées ou débattues durant ses séminaires, comme le chapitre 4 « Sur l’aboiement du chien (et autres archéologies zoosémiotiques) », un essai initialement écrit par trois étudiants intitulé Latratus canis, qui traite des modes d’expression canine comme forme de langage et de l’évolution des modes de classification animale durant la période médiévale. Ce texte qui aborde également la question antique de la possibilité d’une âme animale nous est proposé par l’auteur, de son propre aveu, comme une réécriture parue à son nom dans On the Medieval theory of signs (Amsterdam, John Benjamins), un remaniement « allégé de nombreuses citations et notes d’érudition » (p. 199).

Malgré l’extrême pertinence de chacun des 18 chapitres qui composent cette étude historique, quelques-uns se démarquent quant à l’originalité du sujet traité, cela en plus de la singularité avec laquelle Eco les fait entrer dans sa discipline. Celui qui retient particulièrement l’attention d’un lecteur idéal – étant donné qu’il constitue une version revue du deuxième chapitre de Kant et l’ornithorynque – est sans aucun doute le chapitre 13, Sur le silence de Kant, qui explore les théories transcendantale et schématique kantiennes tout en se demandant si le philosophe de Königsberg n’avait pas, par la même occasion et sans s’en rendre compte, élaboré une théorie du langage qui se rapproche beaucoup de celles de Peirce, Locke ou même Berkeley :

Cependant, même si Kant était conscient de réduire la connaissance à une connaissance de proposition (donc à une connaissance linguistique), il n’aurait pu se poser le problème – que se posera Peirce – d’une nature non exclusivement linguistique, mais sémiosique de la connaissance. Plus exactement, s’il ne sait pas le faire dans la première Critique, il prendra cette direction dans la troisième. Pour pouvoir toutefois se mettre sur cette voie, il devra encore faire entrer en scène la notion de schème (p. 520).

Dans le chapitre 7, Dante entre Modistes et Kabbalistes, l’auteur tente de retracer les origines et influences de la pensée du poète florentin sur la forma locutionis, ce langage déterminé que Dieu aurait inspiré au premier homme. Selon Eco, « les modistes soutenaient justement l’existence d’universaux linguistiques, c’est-à-dire certaines règles sous-jacentes à la formation de chaque langue naturelle » (p. 333). Boèce de Dacie, auteur de De modis significandi, soutenait effectivement la thèse – reprise plus tard par le linguiste Noam Chomsky – d’une grammaire universelle que l’on retrouverait dans chacun des idiomes existant, y compris ceux qui ne sont pas issus des grammaires grecques et latines. Selon cette hypothèse modiste, et en prenant surtout en considération le De vulgari eloquencia, Dante était convaincu que l’hébreu était cette langue originelle insufflée à Adam dans le jardin d’Eden, avant les évènements funestes de Babel, et que c’est dans cette langue aussi que le premier homme nomma pour la première fois les choses du monde que lui présentait le Créateur. D'un autre côté, et c’est là que la discussion devient particulièrement intéressante, le chant XXVI du Paradis soutient au contraire que la langue adamique « s’éteignit toute bien avant que la race de Nemrod s’appliquât à l’ouvrage inachevable » et que « le nom du bien suprême […] était ‘I’. Par la suite on le nomma ‘El’ – congrument » (vers 124 à 138). Ce qu’Eco tente de montrer par cette controverse est que l’auteur de la Divine comédie aurait pu « changer d’opinion sur la question de l’hébreu adamique original » (p. 338). En résumé, compte tenu de ce qui est écrit dans la Torah et en fonction des commentaires qu’en ont faits les kabbalistes comme Aboulafia, « le schéma grâce auquel Dieu avait créé le monde coïncidait avec le don linguistique qu’il avait fait à Adam, comme une sorte de matrice générative de toutes les langues qui ne coïncidait pas encore avec l’hébreu » (p. 342). C’est ainsi qu’il pourrait y avoir aussi une influence philosophique hébraïque à la théorie des quatre sens de l’écriture élaborée par le poète dans Épitre XIII et Banquet II.

Le chapitre 18 est également intéressant dans la mesure où il entretient des liens très étroits avec celui qui introduit cette étude historique de sémiotique et qui lui donne son titre. Intitulé La pensée faible vs Les limites de l’interprétation, le dernier chapitre conclut la discussion sur la classification des connaissances et les limites de l’interprétation par le biais d’une argumentation sur la « pensée faible » (le pensiero debole de Gianni Vattimo et de Pier Aldo Rovatti) – « il n’y a pas de faits, mais seulement des interprétations » (p. 640) –, car depuis la crise de la raison, deux écoles, ou deux modes de pensée, si l’on peut s’exprimer ainsi, ont opposé leur conception du monde. D’un côté, les fervents de la Vérité absolue et de la classification des connaissances à partir du tronc commun de l’arbre de Porphyre, un monde fini qui se manifeste par le biais de nos sens; de l’autre, les encyclopédistes, dont Eco lui-même, adeptes de la pensée peircienne et de la sémiose illimitée :

J’argumentais simplement qu’une pensée sémantique en forme d’encyclopédie peut être appelée « faible » non au sens où elle ne réussirait pas à expliquer comment nous utilisons le langage pour signifier et définir le monde, mais parce qu’elle soumet les lois de la signification à la détermination continuelle du contexte et des circonstances (p. 641).

Ce contexte et ces circonstances correspondent en définitive à ce que Hjelmslev appelait mening en danois, soit le sens ou la direction que doit prendre notre interprétation du monde indéterminé pour ne pas se heurter « contre certaines évidences qui nous ont convaincus qu’on ne pouvait plus dire ce qu’on avait dit auparavant » (p. 661). Le continuum du monde, « une pâte amorphe qui était là avant que le langage n’y opère ses vivisections » (p. 661), impose par le biais de certaines réalités des restrictions à notre connaissance en refusant les fausses interprétations. Et ces restrictions ne se manifestent à l’esprit que sous forme de lignes de résistances à ces fausses interprétations, comme le bois ou le marbre dont les nervures proposent un sens moins résistant que l’autre au ciseau de l’artisan. Oui, nous confirme le sémioticien italien, la signification a encore un sens, celui dans lequel l’interprétation du monde peut se faire sans heurts, sans frapper ces nombreux « non » qu’il nous oppose par le biais de ses lignes de résistances, « mais la limite est dans notre désir, dans notre tension vers une liberté absolue » (p. 663). C'est ce qu’il appelle une pensée de la conjecture, ni forte, ni faible, mais bien tempérée. Une pensée qui ne voit même plus la mort comme une limite à la vie, mais plutôt comme quelque chose qui va de soi, quand la vie suit son cours de façon parfaitement naturelle.

  • 1. L’auteur, fidèle à lui-même, n’hésite pas à truffer son texte de néologismes, d’expressions latines et de synonymes en plusieurs langues dont l’anglais, le grec ancien et le français dans la version originale italienne.
Pour citer cet article 

PRUD’HOMME, François D., « De l’arbre au labyrinthe. Études historiques sur le signe et l’interprétation de Umberto Eco », Cygne noir, 2013. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/recension/de-larbre-au-labyrinthe-umberto-eco> (consulté le xx/xx/xxxx).

À propos de l'auteur·e 

François D. Prud'homme est doctorant en sémiologie à l'Université du Québec à Montréal. En savoir plus sur François D. Prud'homme.