Ouvrages parus en 
2009

Culture and Explosion de Juri Lotman

Auteur·e 
Line DEZAINDE
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Texte intégral 

Juri LOTMAN, Culture and Explosion, édité par Marina Grishakova et traduit du russe par Wilma Clark, Berlin ; New York, Mouton de Gruyter, 2009, 296 p.

En 1964, Juri Lotman (1922-1993) a cofondé l'école de la sémiotique culturelle Moscou-Tartu. Considéré comme l’un des premiers structuralistes russes, il a développé les concepts définissant la notion de sémiosphère, un espace empli de processus sémiotiques dynamiques. Dans son dernier livre Culture and Explosion, d’abord publié en russe en 1992, une année avant son décès, puis en français en 20051 et finalement en anglais en 2009, Lotman puise abondamment dans la littérature et l’histoire russe pour illustrer l’évolution des dynamiques culturelles et leurs impacts sur la production de sens à travers les siècles. Dans ce texte, l’auteur discute plus précisément de métasémiologie, de l’espace sémiotique et de ses interactions avec des systèmes concomitants et d’une question centrale : de quelle manière un système peut-il se développer tout en restant fidèle à lui-même?

Il serait difficile de parcourir tous les concepts discutés dans ce livre très riche et dense, c’est pourquoi je me contenterai d’en survoler les notions fondamentales : les processus graduels et explosifs (dynamiques), la traduction et la norme.

Lotman emprunte un sinueux parcours pour signifier l’importance des événements antérieurs et postérieurs à tout changement culturel, chacun synchroniquement dépendant des processus graduels et explosifs. Les processus graduels sont formés d’événements relativement prévisibles, alors que les processus explosifs sont « entourés de nuages formés d’événements non actualisés […] d’avenues dont les tracés ont été perdus pour toujours. […] Le mouvement ainsi amorcé ne serait pas simplement transformé, mais emprunterait également une nouvelle direction. » (p. 59)2 Ceci étant, les deux processus ne sont pas indépendants mais se génèrent mutuellement. Les distinctions possibles entre invention et avancées technologiques illustrent bien cette dynamique. En effet, Lotman explique que les inventions ou les nouvelles idées tiendraient du processus explosif, étant souvent imprévisibles, alors que le développement de la technologie devenus possibles grâce à cette nouvelle invention ou idée tienne plutôt du processus graduel exigeant une certaine méthode ou technique. Pour illustrer la non-prévisibilité du processus explosif, Lotman propose d’envisager l’exemple suivant :

Une œuvre d’art géniale, qui a marqué un point tournant de l’histoire culturelle de l’humanité n’aurait pas pu être peinte ou n’aurait eu de valeur si son auteur était décédé à la suite d’un accident s’étant produit dans sa jeunesse. L’issue de la bataille de Waterloo n’aurait pu être prédite à la naissance de Napoléon puisqu’il était impossible de savoir si le bébé allait survivre. (p. 59)

Lotman affirme donc que les non-événements font tout autant partie de l’Histoire que les événements, tout comme la tension entre ce qui est compris et ce qui ne l’est pas (p. 6).

Cette dualité « graduel-explosif » constitue l’apport principal de ce livre à la sémiotique, en opposition à la prédisposition des historiens, par exemple, à positionner un événement contemporain dans une lignée historiquement « prévisible » suite à une « transformation rétroactive », c’est-à-dire à une révision de l’événement à la lumière d’éléments antérieurement catégorisés (p. 17). Il ajoute que cette propension à relier chaque événement à une suite logique, éliminant du coup les facteurs imprévisibles, modifierait l’objet à l’étude et participerait de la définition d’une réalité coupée de son contexte. En outre, Lotman affirme que cette conception de la réalité serait fondée sur des notions erronées, entre autres celles issues du modèle développé par Roman Jakobson, laquelle propose une vision linéaire de la communication (chap. 2). Du concept de « code » émanerait l’idée d’artificialité du langage utilisé par un destinateur vers un destinataire possédant d’avance les mêmes informations et interprétant ainsi de manière « prévisible » et « idéale » le message. Or, Lotman soutient que le langage englobe nécessairement une histoire, une mémoire qui devrait s’ajouter au modèle jakobsonien. Ce nouveau modèle de la communication exprimerait la tension entre ce qui est compris et ce qui ne l’est pas. La traduction y jouerait un rôle primordial. En effet, l’objectif général de la traduction étant d’unifier les multiples langages ne pouvant isolément exprimer l’intégralité d’une réalité, elle reverrait au concept d’encyclopédie d’Umberto Eco3, mais aussi à la production de sens dans un contexte historique passé, voire futur, en tenant compte des événements non actualisés qui pourraient avoir indirectement influé sur le résultat final. Dans les mots de l’auteur : « Le langage ‒ c’est le code et son histoire. » (Language ‒ is the code plus its history.) (p. 4)

Dans ce contexte, la dualité « réalité-fiction » doit donc également être prise en compte, ainsi que la notion de « norme » qui fluctue selon les époques, le contexte culturel et les personnes impliquées. Tout comme pour l’explosion, la « norme » constitue un espace sémiotique que Lotman délimite en faisant appel à la métaphore de l’idiot et du fou, afin de distinguer en les événements prévisibles et non prévisibles qui peuvent agir sur le contexte dans lequel celle-ci est établie.(p. 45). L’idiot, contrairement au sage, poserait des actes prévisibles, car il est ne peut que réagir de manière non flexible aux circonstances, alors que le fou serait imprévisible du fait qu’il est prêt à violer les règles, ce qui lui confère du coup la liberté de poser des gestes qui seraient contraires à ceux des « gens normaux » (p. 38). Ainsi, Lotman établit un lien entre les événements imprévisibles qui seraient le fait des « fous » et l’explosion des idées qui provoque un écart à la norme et un possible changement de paradigme. Cette explosion peut être le résultat de « la loi du plus fort » (Néron, Yvan le Terrible) ou du plus intelligent (Ulysse). Or, par exemple, l’atteinte de la norme dans le contexte de la culture chevaleresque médiévale pouvait constituer en soi un idéal ou, comme il est illustré dans Don Quichotte, un objectif impossible que seul un héros pouvait espérer atteindre dans un « moment d’inconscience » (folly en anglais) (p. 48).

Le chapitre 10, beaucoup plus long que les autres, est particulièrement intéressant et aurait aisément pu constituer un essai en lui-même. Lotman y discute des frontières du concept de norme au moyen de plusieurs exemples historiques et littéraires. Ainsi, si un espace sémiotique est constitué de la norme et de ce qui dérange la norme, il existerait une infinité de possibilités et d’événements pouvant créer une confusion quant au sens de certains signes. Par exemple, la mode offrirait au consommateur la possibilité de se transformer. À ce sujet, l’auteur affirme : « La mode est toujours sémiotique. La mode comporte un processus constant de transformation de l’insignifiant dans le signifiant. » Tributaire du regardeur, la mode serait à la fois élitiste et populiste : « Si le public n’est pas choqué, la mode devient insignifiante. » (p. 80) Dans le même ordre d’idée, Lotman rappelle qu’à une certaine époque, les femmes n’avaient pas le droit de se produire au théâtre. Pour cette raison, les rôles féminins devaient être interprétés par des hommes. Ces exemples démontrent qu’il est possible de modifier le sens des signes par substitution, sans pour autant remettre en question leur signification première. D’autre part, la transformation des rôles masculins et féminins peut engendrer plus qu’un écart à la norme, mais une transformation profonde de la production de sens. L’auteur présente, entre autres, les récits du Chevalier d’Éon de Jeanne d’Arc, de Catherine et l’insurrection décembriste de Georges Sand, de D’Artagnan de Dumas, de l’émancipation féminine aux XVIIe et XVIIIe siècles, pour ensuite faire le pont avec la genèse des Geishas et l’homosexualité d’officiers de Saint-Pétersbourg. D’un point de vue sémiotique, cette liste d’exemples démontre que les écarts à la norme et la transgression des tabous ont transformé le champ d’interprétation des signes, ceux-ci étant modifiés par les contextes sociaux et historiques les ayant vus naître.

Ainsi présenté, le concept de dynamique culturelle développé par Lotman est tributaire des multiples structures culturelles auxquelles il est confronté, produisant un univers de sens : « L’une des fondations de la sémiosphère est son hétérogénéité. Des sous-systèmes aux mouvements cycliques à vitesses variables sont réunis sur un axe temporaire. » (p. 114) Par ailleurs, rappelons que c’est l’explosion qui forme l’élément structurant de ce continuum de la production de sens, parcours parsemé d’une myriade d’événements imprévisibles. Et c’est cette imprévisibilité qui est au cœur de la production artistique dont l’objectif serait de créer des ouvertures, des scénarios non résolus.

  • 1. Cf. Juri LOTMAN, L’explosion et la culture, trad. du russe par I. Merkoulova, Limoges, Presses Universitaires de Limoges, coll. « Nouveaux actes sémiotiques », 2005, 228 p.
  • 2. Ma traduction de l’anglais pour cette citation et les suivantes.
  • 3. Cf. Umberto ECO, Lector in fabula. Le rôle du lecteur ou la coopération interprétative dans les textes narratifs, trad. de l’italien par Myriam Bouzaher, Paris, Grasset, 1979, 315 p.
Pour citer cet article 

DEZAINDE, Line, « Culture and Explosion de Juri Lotman », Cygne noir, 2013. En ligne : <http://www.revuecygnenoir.org/recension/culture-and-explosion-juri-lotman> (consulté le xx/xx/xxxx).

À propos de l'auteur·e 

Line Dezainde est doctorante en sémiologie à l'Université du Québec à Montréal. En savoir plus sur Line Dezainde.