La sémiologie à l’époque tardive : lectures rétrospectives et actualisantes des formes de vie de Greimas et de l’École de Paris

Auteur·e 
Sylvano SANTINI
Résumé 

Cet article veut contribuer au dossier sur l’histoire de la sémiotique en s’intéressant à des sémiologues qui déterminent actuellement leurs recherches au regard des « formes de vie » qui engageaient le discours scientifique de l’École de Paris à l’époque de sa fondation et de son maître, Greimas. Ce rapport à l’histoire se signale dans des lectures rétrospectives et actualisantes récentes, dont certaines ont été proposées à l’occasion du centenaire de naissance de Greimas en 2017. Or, avant d’en proposer une analyse concrète dans la deuxième partie de l’article, on s’attardera, dans la première partie, à définir les traits caractéristiques des formes de vie de l’École de Paris et de son maître en les comparant à celles qui définissent ce que l’on appelle la « modernité tardive ». L’article n’entend donc pas revenir sur les méthodes et les concepts qui définissaient le programme sémiologique de l’École de Paris depuis la parution de Sémantique structurale de Greimas en 1966 (ce qui a déjà été fait à plusieurs reprises). Il s’agit plutôt de relever, dans les lectures contemporaines, un rapport avec le projet scientifique greimassien par l’entremise de manières d’être, d’attitudes, d’aspirations, bref de comportements qui représentaient son langage, c’est-à-dire qui engageaient et engagent encore pragmatiquement le sens de son discours.

 

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Texte intégral 

Introduction : du regard rétrospectif pour définir son présent

L’histoire de la sémiologie en France est relativement récente et son influence, d’assez courte durée. En laissant de côté les multiples détails et les nombreuses conjectures, elle apparaît partagée des années 1960 aux années 1980 entre les recherches sémiologiques de Roland Barthes orientées sur le signifiant et celles sémantiques d’Algirdas J. Greimas. L’avenir a toutefois réservé des sorts différents à leurs travaux : pendant qu’une partie de l’œuvre de Barthes – celle de l’« écrivain » – jouit toujours d’une réception notable (je pense tout particulièrement à La Chambre claire), les ouvrages de Greimas ont certes animé, et animent encore dans une certaine mesure, le milieu sémiotique français, mais ont trouvé peu d’écho en dehors de celui-ci.  L’une des raisons qui expliquent cette différence est attribuable aux aspirations qui les motivaient, et sans doute aussi à leur style. S’il est vrai que Barthes partageait l’ambition scientifique de la nouvelle discipline dans les années 1960, il s’en est détourné par la suite, préférant faire œuvre sous la forme d’essais dont l’envergure critique, interprétative et littéraire leur a assuré un succès au-delà même des frontières de la discipline. À l’inverse, Greimas s’est toujours efforcé de fonder une science plutôt que de faire œuvre personnelle, avec tous les effets voulus ou non qu’un tel effort peut entraîner. Le socio-sémioticien des styles de vie Éric Landowski reconnaissait l’un de ces effets dans un article récent qu’il a consacré à la mémoire de son ancien collègue :

Pour réaliser son projet, Greimas s’était entouré d’un club assez convivial d’une dizaine de chercheurs venus d’un peu partout : c’était le « Groupe de recherches sémio-linguistiques » (GRSL), une petite équipe parmi tant d’autres à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. – Ce n’était pas suffisant non plus : trop confidentiel, trop amateur, pas assez prestigieux. On inventa donc ce titre ronflant : « l’École de Paris ». Greimas n’avait pourtant jamais rêvé de devenir maître d’école. Mais on ne lui avait pas demandé son avis1

Dans cet article, j’entends contribuer au dossier sur l’histoire de la sémiotique en m’intéressant au cas de l’École de Paris (ÉP) et à ses membres, que Landowski appelle les « greimassiens2 ». L’objectif ne sera pas d’exposer la matière de son programme de recherche – cela a été fait à plusieurs reprises3 –, mais d’identifier les formes de vie qui en ont orienté le projet scientifique. J’entends par « forme de vie », les manières d’être, les attitudes, les croyances et aspirations, bref les comportements qui représentent un langage, c’est-à-dire qui engagent pragmatiquement sa signification, comme le propose Wittgenstein dans les Investigations philosophiques4. Je crois que les formes de vie de l’ÉP sont en partie responsables du faible retentissement de son discours théorique en dehors du cercle des greimassiens et de son étiolement rapide. Je ne chercherai pas cependant à défendre cette hypothèse, le but de mon article étant plutôt de montrer comment des sémiologues qui sont issus de l’ÉP ou qui s’inscrivent dans sa lignée déterminent actuellement leurs recherches au regard des formes de vie qui engageaient le discours scientifique de l’ÉP à l’époque. Ce rapport à l’histoire qui s’effectue sous la forme d’une lecture rétrospective et actualisante est l’une des formes de vie qui donne un sens au discours contemporain des sémiologues qui travaillent toujours dans les chemins ouverts par l’ÉP et son maître, Greimas. Je définis « lecture rétrospective » comme une lecture qui reconnaît les liens qui rattachent le présent avec le passé : c’est une lecture qui peut aussi bien servir à reconnaître ses dettes qu’à signaler, souvent sur le mode critique, le chemin parcouru depuis lors. Je définis autrement la « lecture actualisante », en reprenant la définition qu’Yves Citton donne de « l’interprétation actualisante » : « Une interprétation littéraire d’un texte ancien est actualisante dès lors que a) elle s’attache à exploiter les virtualités connotatives des signes de ce texte, b) afin d’en tirer une modélisation capable de reconfigurer un problème propre à la situation historique de l’interprète. 5 » Les sémiologues actuels qui reconnaissent leur attache à l’ÉP et à Greimas pratiquent ces deux types de lecture, parfois en même temps, lorsqu’ils reconnaissent leur dette à l’égard du passé, en essayant toutefois d’en actualiser les puissances. C’est pourquoi l’expression « lecture rétrospective et actualisante » peut apparaître à certains moments dans l’article. Je précise néanmoins que le début de la deuxième partie de mon article fait intervenir des lectures rétrospectives ; la dernière section de cette partie est consacrée, elle, aux lectures actualisantes.

Le rapport à l’histoire des sémiologues issus de l’ÉP révèle, selon moi, deux époques des recherches en sémiologie, lesquelles témoignent d’un changement dans son histoire dont les raisons sont attribuables à un contexte plus large que des motifs internes à la discipline. C’est pourquoi j’entends considérer, dans la première partie de l’article, le projet scientifique de l’ÉP au regard du modèle culturel de la « modernité tardive » de Fredric Jameson6. En empruntant ce modèle, mon objectif n’est pas d’identifier les formes de vie de l’ÉP à celles de la modernité ou de la postmodernité, mais de repérer les traits caractéristiques de la période qui permettent de comprendre comment l’ÉP précisait, avec elles, la place qu’elle voulait occuper dans le champ de la recherche sémiologique de l’époque. Or, les lectures rétrospectives et actualisantes semblent indiquer que cette place a aujourd’hui changé et que les formes de vie qui la spécifiaient par le passé épousent désormais les traits caractéristiques de la « modernité tardive ». En m’inspirant du modèle culturel de Jameson, je compte utiliser dans cet article l’expression « sémiologie tardive » pour distinguer la période actuelle de la période antérieure.

Je consacrerai la deuxième partie de mon texte à l’analyse de différents articles et de quelques extraits d’ouvrages qui ont été publiés dans les dernières années et qui proposent une lecture rétrospective et actualisante de l’ÉP et du travail de Greimas. J’utiliserai principalement les articles publiés dans le dossier « A. J. Greimas. Sept lectures pour un centenaire » 7 de la revue Actes sémiotiques et des entretiens vidéo avec des chercheurs qui ont travaillé avec Greimas8. Dans une moindre mesure, j’utiliserai des extraits de l’ouvrage Vocabulaire des études sémiotiques et sémiologiques9, des passages de Corps et sens et Formes de vie de Jacques Fontanille10, ainsi que certains articles parus dans le dossier du premier numéro de Signata, « Cartographie de la sémiotique actuelle »11.

 

1. Périodisation : qu’est-ce qu’une époque tardive?

Toute réflexion historique exige un effort de périodisation qui ne va pas sans problèmes, puisqu’il est impossible de rendre compte, en un seul système, de tous les développements, événements, originalités d’un phénomène ou d’un événement historique. La tâche semble toutefois plus aisée lorsque le phénomène en question est dénommé et documenté, comme c’est le cas de l’ÉP. Il faut dire que la notion même d’« école » offre un repérage temporel et géographique manifeste et un univers de recherche homogène12. L’ÉP a pris forme entre 1966 et 1979, et bien qu’elle existe encore aujourd’hui selon certains13, on peut dire que la période contenue entre les dates précédentes représente un moment où le foisonnement intellectuel et les activités de recherche abondent dans son entourage. C’est à cette époque que s’instituent les formes de vie de l’ÉP, lesquelles se sont modifiées au cours des années, au gré de l’évolution des sensibilités et des objets d’étude. Les dates 1966 et 1979 font référence à deux publications qui balisent les travaux fondateurs de Greimas. La première correspond à la parution de Sémantique structurale, qui pose les exigences du programme sémiotique ; la seconde, à celle de la publication de la première édition du Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, dans lequel Greimas et Courtés effectuent un travail d’homogénéisation terminologique (« métalangage conceptuel rigoureux, préalable nécessaire, à toute théorie du langage14 ») qui poursuit les efforts collectifs qui, depuis 15 ans, précisent-ils, visent à constituer la sémiotique en une théorie cohérente. C’est bien sûr entre ces dates que paraissent les ouvrages qui détermineront la destinée de l’École15.

L’effort de périodisation de l’École de Paris que je veux effectuer ne se limite pas cependant aux informations factuelles concernant les événements saillants de son histoire. Il vise plutôt à saisir le contexte intellectuel et culturel qui l’environne et qui intervient dans les sentiments, les croyances, les choix et les manières qui déterminent son avenir. C’est pourquoi j’ai choisi de recourir au travail de périodisation historique du postmodernisme que Fredric Jameson a proposé au début des années 1980 dans un article célèbre paru dans une revue de gauche bien en vue aux États-Unis : « Postmodernism, or, The Cultural Logic of Late Capitalism »16. Il peut paraître étonnant aujourd’hui de recourir à un texte sur le postmodernisme, sachant que la catégorie ne figure plus à l’ordre du jour des débats sur la culture. Il ne faut pas se méprendre cependant sur mes intentions. Si l’appellation m’importe peu, en revanche la manière dont Jameson s’efforce de la périodiser contient des renseignements qui me serviront à déterminer le contexte dans lequel naissent les formes de vie de l’ÉP.

 

1.1 Le « capitalisme tardif » comme modèle culturel

Fidèle à la conception dialectique de l’histoire, Fredric Jameson aborde explicitement la question de la périodisation pour historiciser le postmodernisme. Ce dernier n’est pas un phénomène culturel original et fortuit, il est plutôt coextensif à la période qui le précède, soit le haut modernisme, caractérisé par la recherche de l’innovation stylistique, l’esthétisme et l’utopisme, qui a généré une pléthore de courants, de manières et de langages. Jameson est conscient qu’il ne pourra pas périodiser le postmodernisme à partir d’éléments de style, puisqu’ils sont beaucoup trop nombreux et hétérogènes pour donner consistance à une époque. C’est pourquoi il choisit plutôt de périodiser le postmodernisme à partir d’une dominante culturelle qui, en subordonnant la multitude des productions stylistiques, englobe aussi bien les arts et les techniques que les sciences. Dès lors, son regard historique s’éloigne des faits particuliers pour percevoir en un seul coup d’œil les deux périodes. Il se met ainsi en position de repérer la condition de l’expérience qui a changé fondamentalement de l’une à l’autre. Jameson affirme que c’est la position sociale de l’art et de l’artiste qui a changé. Les innovations jugées laides et scandaleuses par la bourgeoisie, et les rejets violents de cette dernière par les artistes qui ont marqué la recherche de l’autonomie de l’art dans le modernisme n’ont plus cours dans la période postmoderne. Jameson rejoint ici la thèse marxiste, bien connue, de Peter Bürger dans Théorie de l’avant-garde17, qui soutient que la différence entre les périodes moderniste et avant-gardiste concerne la fonction sociale de l’artiste et de l’œuvre au sein de la société : tandis que la première se caractérise par « la perte de toute fonction sociale pour l’artiste » et pour l’œuvre18, la seconde revendique cette fonction haut et fort. L’autonomie de l’art dans le modernisme s’est faite au prix d’une dépolitisation qui s’appuyait sur le jugement esthétique libre et désintéressé de Kant. Bien que « mutilée », cette expérience délimitait toutefois les différentes sphères de la société. Ce qui n’est plus le cas avec l’avant-garde qui brise les frontières entre les domaines en renouant avec la fonction sociale de l’art, non pas pour servir la raison instrumentale qui structure les formes de vie bourgeoises, mais pour promouvoir une « nouvelle pratique de la vie19 ». J’estime que la théorie de l’avant-garde de Bürger peut nous éclairer sur la dominante culturelle du postmodernisme que Jameson essaie d’identifier, dans la mesure où l’avant-garde, comme le postmodernisme, a la particularité d’être coextensive au modernisme en cela qu’elle conserve le mot d’ordre de l’innovation, mais rejette la prétention de l’art moderne de rompre avec les autres domaines de la vie sociale, comme la politique ou l’économie. Or, ce changement d’attitude quant à la possibilité d’une rupture entre l’art et la vie sociale est ce qui détermine la dominante culturelle de la période postmoderne.

Avant même d’en retrouver les manifestations dans les arts (la littérature et la peinture) et l’architecture et de faire ressortir les affects souvent contradictoires qui en découlent (de la terreur et la dépression à l’euphorie et la jouissance), Jameson justifie son choix de périodisation historique en recourant au schéma tripartite des âges du capitalisme d’Ernest Mandel20. Selon Mandel, le capitalisme a trois âges coextensifs, dont le dernier, le « capitalisme tardif », naît après la Seconde Guerre mondiale. Cet âge entretient avec les deux autres qui le précèdent un rapport dialectique similaire à celui qui marque, selon Bürger, le passage entre les périodes moderniste et avant-gardiste21. Bien que marqué par le capital multinational, ce stade avancé du capitalisme se rattache dialectiquement à celui du marché instauré par la bourgeoisie (le premier âge) et à celui impérialiste ou monopolistique (le deuxième âge), rêvé entre autres par Lénine22. Jameson ne présente pas en substance les thèses économistes de Mandel ; il lui suffit de dire que le marqueur temporel dans « capitalisme tardif » suggère une continuité avec le passé, tout en impliquant un indéniable effet de nouveauté qui remet en question aussi bien la façon de décrire l’internationalisation des enjeux que de comprendre les hiérarchies entre les genres et les domaines. Le « système-monde » du capitalisme tardif, nouveau système économique mondial, a si profondément brouillé la division du travail, les pôles de la production et de la consommation et les relations entre les médias que l’idée d’autonomie des domaines, en incluant ceux qui paraissaient farouchement souverains comme l’art, la culture, l’éducation ou la science, n’est plus qu’un vieux rêve. En ce sens, ce système n’a plus d’extériorité puisqu’il n’y a plus aucun domaine, plus aucune personne, qui lui échappe : tout le monde en fait partie23. Cette inclusion inévitable dans le « système-monde » contraste cependant avec l’incapacité d’agir en lui :

Ce que le mot « tardif » communique en général c’est plutôt le sentiment que quelque chose a changé, que les choses sont différentes, que nous avons traversé une transformation du monde vécu qui est, d’une manière ou d’une autre, décisive mais incomparable avec les anciennes convulsions de la modernisation et de l’industrialisation, moins perceptible et dramatique en quelque sorte, mais plus permanente précisément, parce que plus complète et omniprésente et pénétrante24.

Cette transformation, selon Jameson, est liée à un élargissement et à une complexification du monde vécu (la mondialisation) où les causes et les effets des enjeux et des problèmes qui touchent les gens échappent à la compréhension, comme si le monde que l’on connaissait et qui semble toujours divisé par les mêmes désirs et ambitions était devenu étrangement chaotique. Comme les modèles usuels ne sont plus efficaces pour représenter le nouvel ordre mondial, Jameson arrive à la conclusion que nos esprits sont incapables, « du moins pour le moment, [de] dresser une carte de l’immense réseau de communication mondial, multinational et décentré, dans lequel nous nous trouvons pris comme sujets individuels25 ». Pour illustrer physiquement cette incapacité, il assimile le « système-monde » à l’« hyperespace postmoderne » qui dépasse « les capacités du corps humain individuel à se situer lui-même, à organiser par la perception son environnement immédiat26 », ce que certaines architectures urbaines permettent d’expérimenter directement en mettant à mal notre capacité à percevoir les frontières externes qui en marquent les contours et les stratifications qui orientent les déplacements en leur sein27. On comprend dès lors pourquoi Jameson périodise le postmodernisme en se référant au capitalisme tardif : tous deux expriment un moment de transformation, voire de transition, au cours duquel les sujets individuels ne disposent pas encore des moyens pour diminuer l’impression de confusion qui les gagne au moment de penser l’ordre mondial.

Bien que cette période soit vécue aussi bien sur le mode euphorique que dysphorique – d’où le recours entre autres à la catégorie du sublime définie par Jean-François Lyotard dans La condition postmoderne28 –, il est clair qu’il ne s’agit pas d’une impression mais d’une réalité historique dont la source se situe à l’époque de la rupture avec l’autonomie des domaines aussi bien ceux de l’art, de la culture que de la science, mise en place à l’époque moderne. Or, dans les dernières décennies du XXe siècle, au moment donc où Jameson écrit son essai, cette réalité trouve ses phénomènes les plus significatifs dans le relativisme culturel et le multiculturalisme, expressions très souvent associées à celle de postmodernité.

 

1.2 Le marqueur temporel « tardif » en histoire

Le marqueur temporel « tardif » est connu en histoire, tout particulièrement des historiens de l’art. Or, tandis qu’Ernest Mandel développait ses thèses sur le capitalisme tardif, Peter Brown popularisait l’expression « Antiquité tardive » (qui remplacera en français « Bas-Empire ») dans un ouvrage ayant influencé la recherche pendant plus de 20 ans, avant de faire débat dans les années 199029. Les grandes lignes de ce débat ont été relatées en 2014 dans un article qui interrogeait la signification de l’expression : « De l’Antiquité au Moyen Âge : de quoi l’Antiquité tardive est-elle le nom? »30 L’auteur de l’article, Martin Inglebert, recense les différentes utilisations de l’expression depuis le XIXe siècle : entre le IIe et le VIIe siècle de notre ère31, le monde occidental a connu une importante rupture et de nombreuses transformations qui ont révolutionné les mentalités et généré un nouveau monde. Si la fin de l’Empire romain en Occident est l’événement majeur qui explique la rupture, les changements sont trop nombreux pour qu’une seule cause les explique à elle seule : « L’Antiquité tardive est une époque de trop nombreuses transformations, qui sont à la fois asynchrones et souvent contemporaines, et dont la complexité des interrelations et les tuilages chronologiques sont renforcés par les effets de sources32. » Inglebert ne perd pas de vue les préoccupations des historiens dans leur lecture : pour certains, cette période a une connotation négative, car elle signifie une période de déclin du monde, lequel aurait été causé soit par une cause externe, l’invasion des barbares, soit par une cause interne, la décadence du monde romain. Cette conception négative de l’Antiquité tardive a toutefois été remplacée au cours du XXe siècle par les historiens de l’art qui y ont plutôt vu une période créative, marquée par la rencontre de cultures et le bouleversement des codes. L’ouvrage de Peter Brown a connu un grand succès pendant plus de deux décennies non seulement parce qu’il a fait de l’Antiquité tardive un champ disciplinaire, mais surtout parce que la description qu’il proposait de cette période tardive de l’Antiquité – « une époque de rencontres entre peuples, cultures et religions » – s’identifiait à son propre temps. C’est pourquoi d’ailleurs sa description « fut bien accueillie dans une Europe en voie de réconciliation et encore plus aux États-Unis, où s’imposait alors le multiculturalisme33 ».

Le marqueur temporel « tardif » signifie donc une période historique de bouleversement, de changement et de rupture qui suit une période caractérisée, elle, par un recentrement des intérêts et des manières de faire autour d’un pôle dominant. C’est dans cet esprit que l’envisage Ernest Mandel, qui conçoit le capitalisme tardif comme une période complexe où s’enchevêtrent tous les domaines sous les conditions économiques mondiales. Cette période succède à l’ère impériale du capitalisme monopolistique, où la hiérarchie entre les classes et le pouvoir de la bourgeoisie étaient évidents. C’est également dans cet esprit que Fredric Jameson utilise le marqueur « tardif » pour périodiser le modèle culturel du postmodernisme, marqué par une crise de la représentation des sujets individuels dans le « système-monde » découlant de l’abolition des frontières entre les domaines qui prévalaient dans le modernisme. « Tardif » signifie donc, chez ces deux auteurs, une période au cours de laquelle les fondements qui garantissaient la stabilité et la reconnaissance du système dominant dans la période précédente sont ébranlés. Si l’Antiquité tardive la considérait comme un moment de déclin ou de décadence en fonction de causes internes ou externes, il n’en reste pas moins que l’aspect chaotique et agité de la période tardive peut être vécu aussi bien sur le mode exaltant du renouvellement que sur celui, sombre, de l’angoisse et de la disparition civilisationnelle (l’ambiguïté des affects à la période tardive a été notée par Jameson également). C’est dans cet esprit que j’utiliserai le marqueur temporel tardif dans cet article, souhaitant signaler grâce à celui-ci une période où les repères qui assuraient la stabilité d’un système dominant sont contaminés par des données qui lui étaient jusqu’alors étrangères.

 

1.3 Le « tardif » comme période actuelle de la sémiologie

À la lumière des considérations historiques que je viens d’exposer, je propose de caractériser la période actuelle des recherches sémiologiques en France en reprenant les traits significatifs du « tardif ». C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre la signification que je donne à « sémiologie tardive » dans cet article. Cette hypothèse historique a l’avantage de considérer le rapport des recherches actuelles en sémiologie avec celles qui se faisaient à l’époque de l’ÉP non pas sur le mode de la discontinuité radicale, mais sur celui d’un moment d’agitation qui trouble les dispositions de la période antérieure où l’on considérait la discipline comme un projet scientifique autonome et unificateur. Ces dispositions s’expriment clairement dans des textes où les sémiologues actuels précisent leurs manières de mener leurs recherches au regard des formes de vie qui orientent le projet scientifique de l’ÉP et les travaux de Greimas.

J’utilise le nom « sémiologie » et l’adjectif « sémiologique » en sachant pertinemment que l’École de Paris avait adopté le terme « sémiotique ». Si mon choix peut paraître controversé, il n’est pourtant pas arbitraire ou injustifié. Je tiens à rappeler que le projet scientifique de l’ÉP et de Greimas a été pensé et développé explicitement dans la lignée des travaux de Saussure et de Hjelmslev, qui utilisaient le terme « sémiologie » plutôt que « sémiotique ». Or, ce sont des raisons contextuelles et non intellectuelles, et une intention de positionnement stratégique et non un fondement scientifique qui expliquent le choix de Greimas d’utiliser le second au lieu du premier, même si celui-ci aurait été nettement plus conséquent et cohérent avec les origines scientifiques de l’ÉP. L’entrée « sémiologie » dans le Dictionnaire raisonné de la théorie du langage de Greimas et Courtés présente les raisons qui ont motivé le choix terminologique. On y apprend que le terme sémiologie était déjà utilisé par des chercheurs comme Barthes et Jeanne Martinet qui, bien que se revendiquant de Saussure, ne s’intéressaient qu’au signifiant, à la connotation et à l’énonciation. Or, comme leurs recherches abandonnaient le « postulat fondamental » de la théorie sémiologique de Saussure – « la position réciproque du signifiant et du signifié34 » – et trahissaient celui de Hjelmslev en s’intéressant principalement à la connotation, elles s’ouvraient sur d’autres disciplines et renonçaient à être conduites par l’imaginaire scientifique :

Dans la mesure où elle n’était plus soutenue par une imagination soumise à une discipline conceptuelle rigoureuse, l’analyse sémiologique, d’inspiration connotative, ne pouvait aboutir qu’à une redondance de lieux communs, à moins d’aller chercher ailleurs ses fondements : soit dans une certaine forme de psychologie […] soit dans une certaine sociologie – et l’on a vu alors la sémiologie devenir la justification, après coup, d’une théorie des idéologies35.

Cet extrait appelle deux commentaires, dont le premier concerne directement les formes de vie par l’entremise de la valorisation d’un comportement au détriment d’un autre. D’abord, Greimas et Courtés renvoient à l’« imagination » le comportement qui semble à leur époque prévaloir en sémiologie, tandis que les sémioticiens, en conformité avec les préceptes de l’ÉP, agiront, eux, sous l’ordre de la raison. Ils définissent le terme « sémiologie » en fonction d’une pratique méthodologique qui a cours en leur temps et qui privilégie, selon eux, une faculté humaine qui soutient un comportement créatif, et non méthodique et raisonné. Leur discours propose explicitement de considérer la distinction entre les deux termes en fonction d’un contexte précis qui ne correspond pas exactement au moment de la fondation de l’Association internationale de sémiotique (AISS-AIS) en 1969 où le terme « sémiotique » a été favorisé. Selon eux, c’est au cours de la décennie suivante et au moyen d’une pratique et non d’une convention qu’une distinction s’opère franchement : « malgré cette institutionnalisation [le choix de l’AISS-AIS d’utiliser sémiotique], le terme de sémiologie, solidement implanté en France […] et dans les pays latins, continue à être largement utilisé, et ce n’est que dans les années 1970 que le contenu méthodologique de la sémiologie et de la sémiotique s’est progressivement différencié, rendant significative l’opposition des deux désignations36. » Il faut reconnaître que leur choix terminologique (« sémiotique » plutôt que « sémiologie ») repose en bonne partie sur des considérations pragmatiques et stratégiques, davantage, semble-t-il, que sur une reconnaissance historique des projets scientifiques de Saussure et de Hjelmslev ou en raison d’une allégeance théorique par rapport à ceux-ci37. Mon second commentaire porte sur la dernière phrase de la citation : « [...] et l’on a vu alors la sémiologie devenir la justification, après coup, d’une théorie des idéologies. » En plus d’appuyer mon commentaire précédent – la sémiologie a pris une tournure qu’elle n’avait pas à l’origine –, elle exprime une certaine déception : l’adverbe « alors » marque un changement dans le temps dont la conséquence irréversible ne laisse aucun espoir de revenir en arrière. Encore une fois, c’est l’usage de « sémiologie » à son époque qui pose problème : Greimas et Courtés n’accusent certes personne d’usurpation, mais ils n’hésitent pas à parler « d’infidélité première de Barthes » qui a ouvert la sémiologie à la dimension connotative, « domaine exclu par Hjelmslev de la définition de la sémiologie38 ». Autrement dit, en plus de se référer à la pratique sémiologique particulière de Barthes (ils s’en prennent directement à lui plus d’une fois dans l’entrée « sémiologie » de leur dictionnaire), ils font référence à la volonté de comprendre les signes et la signification en recourant à la dimension sociale et psychologique et à la langue naturelle plutôt qu’à un métalangage conceptuel (en l’occurrence celui du dictionnaire qu’ils sont en train d’écrire). Cette disposition contrevient au projet scientifique de l’ÉP en orientant les recherches sémiologiques sur des objets hautement volatiles, ce que les auteurs du dictionnaire appellent « idéologies ». Avec une telle lecture du champ théorique des années 1970, Greimas et Courtés n’ont évidemment pas d’autre choix que celui d’adopter « sémiotique » plutôt que « sémiologie ». Si ce choix convient au demeurant avec la convention établie en 1969 par l’AISS-AIS et qu’il offre des opportunités à l’étranger, il pourrait faire l’objet d’un long débat sur le plan international, car il y a à l’évidence des distinctions notables par exemple entre la « sémiotique » de l’ÉP et celle anglo-saxonne qui pourraient susciter une tout autre histoire.

Les circonstances qui prévalaient lors de la rédaction du Dictionnaire raisonné ne sont plus les mêmes aujourd’hui. Ce changement est notable dans le Vocabulaire des études sémiotiques et sémiologiques de Driss Ablali et Dominique Ducard. Reconnaissant que « les querelles de “territoire” n’ont plus lieu d’être39 » et étant favorables aux échanges, les auteurs ne choisissent pas un terme ou un autre, ce que le titre de leur ouvrage exprime bien :

L’histoire n’a pas retenu cette « décision ». Le terme de sémiotique va de soi pour désigner la tradition philosophique peircienne[40] ; quant à la distinction entre sémiotique et sémiologie, elle renvoie, historiquement et théoriquement, aux deux orientations que représentent d’un côté les noms de Hjelmslev et Greimas, d’un autre côté les noms de Saussure, Benveniste et Barthes. Mais la pensée de Saussure est suffisamment complexe et hésitante pour que l’on puisse s’y rattacher d’un côté ou de l’autre, et Benveniste s’est imposé depuis comme une référence obligée pour tous. La frontière, devenue floue, n’en est pas pour autant abolie, certains s’inscrivant résolument dans l’une ou l’autre filiation. Mais les échanges existent et vont se multipliant, comme l’attestent les séminaires, colloques et publications des dix dernières années41.

En plus de m’offrir les éléments contextuels pour appuyer mon choix d’utiliser aujourd’hui le terme « sémiologie » dans l’expression « sémiologie tardive42 » pour exprimer les rapports des recherches sémiologiques actuelles avec celles qui se faisaient naguère au sein de l’ÉP, les propos des auteurs sont représentatifs de la période tardive de la sémiologie : leur choix d’abandonner les querelles de territoire, d’accepter les frontières floues et de reconnaître les échanges et la multiplicité des voies de recherche signale qu’ils adoptent un comportement qui, contrairement à l’esprit de clocher et à la volonté de pureté qui prévalaient lors de la fondation de l’ÉP, est favorable à la diversité, la contamination et la complexité.

J’ajouterais enfin que je n’ai aucune intention d’imposer l’expression « sémiologie tardive » ; je l’utilise spécifiquement pour développer les considérations historiques qui font l’objet de cet article.

 

2. Lectures rétrospectives et actualisantes de l’École de Paris et des travaux de Greimas

Caractéristique de son époque tardive, le temps des bilans et des considérations sur l’avenir situe la sémiologie à la croisée des chemins. Si l’ÉP n’existe plus comme telle, elle exerce toujours une influence en accaparant une grande part du discours qui considère les manières de faire de la sémiologie aujourd’hui. Ces considérations s’expriment dans des lectures récentes qui interprètent, sous les modes rétrospectif et actualisant, les formes de vie qui représentent et mettent en acte le programme disciplinaire de l’ÉP. Cette deuxième partie propose d’analyser un échantillon de ces lectures réalisées principalement par d’anciens collaborateur·trice·s de Greimas qui envisagent, sous la forme aussi bien du témoignage d’estime que critique, le devenir de la discipline à l’aune de son passé. L’analyse que j’en propose n’a pas pour but de déterminer la progression ou non des recherches en sémiologie, mais de démontrer que le marqueur temporel « tardif » convient pour caractériser la situation actuelle de la discipline.

 

2.1 Programme disciplinaire de l’École de Paris

Le projet scientifique de l’ÉP prônait des comportements précis qui s’exprimaient sous la forme de préceptes : la recherche doit être collective, se dérouler autour d’enjeux et d’objectifs précis et cohérents et adopter un métalangage qui doterait la discipline d’un vocabulaire homogène. Greimas et Courtés caractérisent positivement ces préceptes, et n’hésitent pas à les qualifier de « partis pris » pour une « certaine idéologie du savoir » afin de tenter de se distinguer de ce qu’ils appellent la « voie royale » que la « théorie du langage a empruntée depuis quelque cent cinquante ans43 ». Ces préceptes de l’ÉP dotent son projet scientifique d’un programme disciplinaire qui se veut la condensation de formes de vie que l’on retrouve aussi bien dans d’autres domaines qui ne se limitent pas au savoir. Et nul besoin de recourir à la société disciplinaire caractéristique de l’époque moderne de Michel Foucault pour se rendre compte que les formes de vie disciplinaires dans le projet de l’ÉP ont une dimension impérieuse et monopolistique : les témoignages figurés et métaphoriques des anciens compagnons de route de Greimas suffisent à en rendre compte.

Dans un documentaire réalisé en 2017 à l’occasion du colloque de l’Association de sémiotique française, « Greimas aujourd’hui : l’avenir de la structure »44, d’ancien·ne·s collaborateur·trice·s témoignent de leurs rapports avec le fondateur de l’ÉP en des termes plus souvent critiques ou équivoques qu’élogieux. La sémioticienne la plus connue de l’ÉP, Anne Hénault, dit de lui qu’il était comme le « bon berger de l’Évangile qui connaît chacune de ses brebis » ou encore comme un « chef d’orchestre » : « [...] on pourrait dire qu’il nous manipulait, ou bien encore qu’il nous conduisait. Vous choisirez ce que vous voulez45. » Pour sa part, François Rastier – qui est resté selon certains plus greimassien que Greimas ne l’a lui-même jamais été en demeurant attaché au programme présenté dans Sémantique structurale en 196646 – décrit son style de gestion en le rattachant à des éléments de son histoire personnelle (Greimas était officier dans l’Armée rouge, résistant antifasciste et faisait partie de la communauté lituanienne qui se retrouvait autour d’un sentiment national et religieux) : c’était « quelqu’un qui a appris à s’organiser et à ne pas tout dire […] c’est important, y compris dans la création de son école même, je veux dire de l’organisation, de la distribution du travail. C’est un cadre au sens militaire du terme47 ». Ses propos ne condamnent pas les manières de Greimas, ils les justifient : en recadrant le style de l’homme dans son contexte, il en atténue les aspérités manifestes. Les propos de Jean-Claude Coquet, qui a participé jadis à la diffusion des préceptes de l’ÉP, apparaissent beaucoup moins indulgents que ceux de Rastier et révèlent le côté obscur du maître. Selon lui, il était un « manipulateur » qui voulait avoir la main haute en demandant à des collaborateur·trice·s de fonder des associations sans leur en déléguer les pouvoirs : il les appelait, dit-il, « “mes espions”. Il fallait que ça rapporte tout de suite : il avait le “pouvoir total”48 ». Fidèle collègue du maître, Jacques Fontanille rappelle une phrase de lui qui l’avait marqué à l’époque, sans doute parce qu’elle le sommait d’adopter un comportement précis : « [...] “ou bien vous aller faire une œuvre personnelle ou bien vous allez contribuer à une œuvre collective”49. » Or, le choix de Fontanille est connu : il a fait œuvre collective. Cette exigence du travail collectif n’était pourtant pas la force de Greimas lui-même, à en croire les propos de Coquet : « [...] sa difficulté à collaborer a fait que ses relations intellectuelles étaient difficiles et plutôt rares, sauf avec les personnes qui n’étaient pas en concurrence avec lui50. » Dans un article inclus dans le dossier d’Actes sémiotiques sur Greimas en 2017, Éric Landowski relaye ces propos en laissant planer un doute sur la collaboration réelle entre Fontanille et Greimas dans l’écriture de Sémiotique des passions : « Tout le premier tiers du livre, écrit avec (ou par?) Jacques Fontanille51 […] »

Il ne servirait à rien de poursuivre la recension de tels propos rétrospectifs, même s’ils signalent bien que les manières de faire une œuvre collective ont changé depuis. Or, le malaise semble évident, non pas à cause du style de Greimas, mais sans doute davantage parce qu’il est moins aisé de justifier une telle disposition après avoir réalisé une œuvre personnelle52. En réalité, c’est le projet scientifique lui-même qui pose problème à l’époque de la sémiologie tardive, car les sentiments qui animaient naguère le comportement théorique n’y sont plus les mêmes : la production du sens ne peut plus être considérée de manière purement objective et abstraite, comme une quête des invariants universels. Dans un article qui retrace les différences entre Greimas et Coquet, Ahmed Kharbouch affirme que l’attitude du premier à l’égard du savoir était commandée par une volonté de faire science, et que cette volonté se perçoit très clairement dans « son insistance » à favoriser certaines notions et certains concepts et à départager nettement le champ du savoir53. Or, Kharbouch reprend ce que Coquet appelle, à la fin des années 1990, l’« intolérance intellectuelle » pour caractériser le comportement de Greimas, qui rejetait les recherches sur l’énonciation qui risquaient d’enliser la recherche collective dans des considérations sur la subjectivité, l’éloignant par le fait même de l’universel :

Comme antidote efficace contre le sectarisme et l’intolérance intellectuels, Coquet recommande souvent le recours à l’histoire des sciences et des idées. Dans le cas présent, ce recours nous permet de déceler dans l’étude du langage, depuis le XIXe siècle, une opposition épistémologique entre ce que Bakhtine appelle l’« objectivisme abstrait » et le « subjectivisme idéaliste ». Alors que l’adoption de la visée anthropologique et du principe d’immanence qu’elle implique relève de la première attitude, la mise en avant du thème de l’« énonciation » inscrit la conception phénoménologique des instances énonçantes dans le cadre de la seconde. Cette opposition remonte, selon Bakhtine, à Humboldt et à la distinction qu’il formule, en matière de langage, entre energeia et ergon, ce qui lui permet de focaliser son attention sur la Sprache als Rede. La même prise de position se retrouve chez Coquet à travers Benveniste, qui dès les années soixante, en plein apogée de cet « objectivisme abstrait » que fut le structuralisme formaliste, avait mis en avant ce mot d’ordre soulignant la primauté de l’activité de langage (energeia) qu’est le discours sur le système de la langue (ergon)54.

La lecture rétrospective de Kharbouch révèle assez bien que les intérêts et les aspirations se sont disséminés depuis lors et que la quête, par conséquent, n’est plus unique.

Il faut dire qu’en agissant en chef d’orchestre, Greimas avait une pratique de la communauté qui faisait déjà l’objet de critiques de la part, entre autres, de Jean-Luc Nancy et de Maurice Blanchot. Découlant d’une réflexion sur l’expérience du communisme, leurs thèses sur la communauté « désœuvrée » et « inavouable » peuvent se résumer à l’idée qu’il faut abandonner l’opposition entre catégories du collectif et de l’individuel, voire entre catégories tout court, pour adopter celle de « singularité » qui permet de saisir le commun à l’aune d’expériences corporelles et affectives et non d’invariants universels55. C’est au même moment, je le rappelle, que Jean-François Lyotard remarque, dans une perspective pragmatique, que la multiplication des discours locaux a remplacé les grands récits unificateurs. Que l’on soit ou non en accord avec leurs thèses, il faut reconnaître qu’elles exposent un état d’esprit suspicieux à l’égard d’un certain comportement communautaire mu par « l’assomption fusionnelle dans quelque hypostase collective56 ». Or, le choix de Greimas de fonder une école et tout le jeu de langage qui donne sa signification au discours qui appuie son aspiration sont congruents avec cette forme de vie qui faisait déjà l’objet de critiques à l’époque : croire et agir comme si seule l’œuvre collective pouvait atteindre la vérité et la transmettre57. La lecture de Kharbouch nous indique bien que ce temps est révolu.

 

2.2 Programme doctrinaire de l’École de Paris

La forme de vie collective que Greimas préconisait n’apparaît plus aujourd’hui dans sa version radicale, et il serait sans doute difficile pour les sémiologues tardifs de la défendre lorsqu’on semble plus enclin à s’accorder avec cette affirmation de Marie-José Mondzain : « Jamais les hommes ne sont aussi seuls que lorsqu’ils fonctionnent comme Un58. » Cela dit, les sémiologues à l’époque tardive ne rejettent pas la recherche collective, mais ils en ont adopté une version moins sectaire et impériale que celle préconisée jadis par Greimas. En fait, la recherche collective ne se pense plus sous la forme communautaire primitive disciples-maître, mais sous celle d’un corps de doctrine qui assure la cohérence de la recherche. C’est à ce corps de doctrine que pense Fontanille lorsqu’il dit, au moment de proposer une « sémiotique de l’empreinte » en tournant explicitement le dos au logicisme greimassien, que la sémiotique dispose de deux critères de validation, dont le premier est « la cohérence des modèles59 ». Ce ne sont plus tant les personnes que les principes, les problèmes théoriques et méthodologiques, qui rassemblent les sémiologues aujourd’hui.

L’ÉP s’est toujours méfiée des critiques et interprétations littéraires ou esthétiques, car elles pratiquent l’éclectisme en inventant des modèles théoriques ad hoc et succombent à la tentation médiatique (voir citation ci-après). Rastier pose le problème exactement en ces termes, comme si en rejetant la communauté disciplinaire telle qu’elle était de mise naguère à l’ÉP, il ne fallait pas non plus sombrer dans la « touttologie » indisciplinaire, autre nom pour caractériser le relativisme théorique postmoderne. En mettant la sémiologie face à son avenir sous la forme de l’alternative – sera-t-elle scientifique ou médiatique? –, il revendique un projet « fédérateur respectueux des autonomies » fondé sur un programme de recherche commun, bref un corps de doctrine théorique et méthodologique rigoureux : 

La sémiotique, depuis la fondation de l’Association Internationale de Sémiotique en 1969, n’a cessé d’écrire et de réécrire son histoire immédiate, chaque école en faisant un instrument de promotion. Toutefois cette histoire immédiate prend parfois un tour journalistique et dispense alors des efforts épistémologiques nécessaires – comme d’ailleurs de la fréquentation des œuvres des fondateurs reconnus ou proclamés. La sémiotique a sans doute eu beaucoup trop de fondateurs pour être une discipline assurée. Indépendamment des questions académiques ou bibliographiques, elle doit encore clarifier ses principes théoriques, ses problèmes scientifiques, ses méthodologies descriptives, ses tests de validation, ses nouveaux observables. Faute de clarifications, elle pourrait devenir un simple discours d’accompagnement des médias et des industries culturelles. La télévision parle du cinéma, la radio parle de la télévision, les blogues parlent de tout et surtout d’eux-mêmes : on fait à l’occasion intervenir un sémioticien en bout de chaîne, et l’on reste dans la bulle communicationnelle de la société du spectacle. La sémiotique mérite mieux que de devenir une « touttologie », traitant De omni re scibili et quibusdam aliis. J’admire les sémioticiens qui s’estiment compétents sur tous les sujets, et vous parlent un jour des poteries Tang, le lendemain de Lyotard, le surlendemain de Saint Bonaventure ou du Chanin Building. Cette agilité médiatique accompagne l’intégration progressive de la sémiotique aux disciplines de la communication où elle peut jouer le rôle auxiliaire d’une pop philosophie.

Il reste donc à identifier les problèmes scientifiques, les hypothèses, les méthodes, les procédures de validation ; sinon, on remplace aisément l’argumentation par la mention, voire le name-dropping et l’on en reste au stade des opinions, ce qui ferait de la sémiotique une idéologie communicationnelle parmi d’autres. La sémiotique entend-elle rester ou devenir un discours d’accompagnement de la communication? On peut certes admirer l’industrie culturelle et approuver son éloge du monde marchand dont elle procède ; mais la sémiotique mérite sans doute d’autres ambitions.

Nous sommes devant une alternative épistémologique : faut-il créer une trans-sémiotique qui va coiffer l’ensemble des sciences humaines ou bien une inter-sémiotique qui les fédère? Je suis partisan, en la matière, d’un fédéralisme respectueux des autonomies60.

L’autonomie que revendique Rastier, le sémiologue suisse Jacques Geninasca l’a toujours revendiquée. Chercheur « farouchement libre », il s’est éloigné de Greimas non pas tant à cause du « contrat fiduciaire » qui les réunissait, mais du programme doctrinaire qui était relayé sous la forme d’une « doxa sémiotique » par l’entourage du maître, comme le rappelle Michael Schulz :

Mais traiter la question de la signification, comme le fait Geninasca, dans la perspective d’une pluralité de rationalités, de saisies du sens et de croires, ne saurait aller sans remettre en cause des points essentiels de l’édifice théorique de la sémiotique greimassienne, à commencer par le parcours génératif et le carré sémiotique, sur la pertinence desquels Greimas et Geninasca ont toujours été divisés61.

Le problème de la limitation du projet sémiologique de Greimas au parcours génératif au moment de la fondation de l’ÉP est sans doute ce qui a créé le plus de tensions et de dissensions au sein de son entourage, si l’on en croit les témoignages. Ce parcours demandait en fait une réduction de la recherche qui, à sa manière, exigeait une mise entre parenthèses du monde, au profit de ce que Jean Petitot appelle « l’intelligence narrative de l’esprit humain62 ». Fontanille décrit en détail cette réduction sémiologique qui précise le programme restreint que Greimas donne à la recherche dans Sémantique structurale. Il cite d’ailleurs une phrase de cet ouvrage de 1966 en guise de prémisse à ce programme doctrinaire : « Le sémiologique est, comme le langage en général, saisissable à l’intérieur de la perception et ne doit rien à la réalité extérieure63. »

On comprend que cette réduction obéissait à l’idée de déterminer l’objet essentiel de la recherche et d’éviter de s’ouvrir sur d’autres domaines, comme le faisait la « sémiologie » de Barthes avec la psychologie et la sociologie. Greimas voulait un projet scientifique autonome qui aurait son objet de recherche et ses outils conceptuels propres. C’est dans cet esprit qu’il faut concevoir le Dictionnaire raisonné de la théorie du langage qu’il coécrit avec Courtés en 1979 : définition et homologation de concepts qui « visent à constituer ce champ du savoir en une théorie cohérente64 ». Si les auteurs tentent de s’éloigner de la « voie royale » de la linguistique, comme je l’ai fait remarquer plus tôt, ce dictionnaire est sans doute la manifestation la plus claire de ce que Jean-Marie Klinkenberg n’hésite pas à nommer l’« impérialisme » du modèle linguistique et de sa prémisse, l’arbitraire du signe, qui caractérisaient naguère la sémiologie65. Cet impérialisme va de pair avec la tentation de l’épuration, à laquelle la réduction sémiologique n’est pas étrangère : « Car la sémiotique européenne reste définitivement soucieuse avant tout de la pureté de ses modèles, qu’elle veut mettre à l’abri de toute “contamination référentielle”66. »

 

2.3 La sémiosphère sémiologique et le décentrement

Le concept de sémiosphère de Youri Lotman peut aider à faire voir à quel point cette tentation de pureté du corps de doctrine expliquerait en partie l’étiolement rapide de l’ÉP. Ce concept, qui n’était guère utilisé au moment de la fondation de l’ÉP mais qui l’est en sémiologie tardive67, propose un modèle d’univers de discours qui est analogue à celui, naturel, du vivant : la biosphère de Vernadsky. L’analogie entre les deux modèles tient sur le fait qu’ils se caractérisent par une hétérogénéité de leurs éléments qui garantit le dynamisme et l’énergie, en somme la vie, au sein d’un monde, qu’il soit naturel ou discursif. Pour le dire autrement, sans hétérogénéité, toute structure vivante ou sémiotique risque l’entropie et la mort68. Lotman ajoute toutefois qu’une trop grande hétérogénéité de la sémiosphère, c’est-à-dire une structure que la diversité de ses éléments et de leurs fonctions rend pour ainsi dire infigurable, ferait en sorte qu’elle serait trop confuse pour donner consistance à un univers. C’est pourquoi il propose de concevoir la sémiosphère comme une structure asymétrique, en la divisant entre un centre qui a pour fonction d’assurer la cohésion de la structure et une périphérie qui, elle, a pour fonction d’en assurer l’hétérogénéité69.

Le centre de la sémiosphère se révèle au moment de l’autodescription, qui est une réaction à la trop grande hétérogénéité d’un système :

La forme la plus élevée de l’organisation structurelle d’un système sémiotique, ainsi que l’acte qui mène cette organisation à son terme, survient lorsque ce système se décrit lui-même. C’est l’étape où les grammaires sont écrites, les coutumes et les lois codifiées.

L’étape d’autodescription est une réaction nécessaire à la menace d’une trop grande diversité à l’intérieur de la sémiosphère : le système pourrait perdre son unité et son identité, et se désintégrer70.

À la lumière de ces propos, il n’est pas difficile d’imaginer que le Dictionnaire raisonné de la théorie du langage représente une réaction à l’hétérogénéité de la sémiosphère sémiologique lors de la fondation de l’ÉP : il établit un vocabulaire qui codifie sa théorie d’ensemble, tout en se prémunissant contre les idéologies et la « touttologie ». Cependant, lorsque l’autodescription ne réagit plus à une trop grande hétérogénéité mais sert à rigidifier sa grammaire, c’est le problème inverse qui se pose, selon Lotman : en s’assurant d’une meilleure organisation structurelle, la sémiosphère perd en flexibilité et, n’étant plus capable de recevoir de nouvelles informations, elle ne se développe plus :

Ainsi que nous l’avons déjà dit, l’extension de l’auto-description métastructurelle du centre de la culture à l’ensemble de son espace sémiotique, qui unifie pour l’historien chacune des coupes synchroniques de la sémiosphère, ne confère en réalité qu’une illusion d’unification. Au centre de la métastructure se trouve « notre » langue, mais à sa périphérie celle-ci est traitée comme la langue de « quelqu’un d’autre », incapable de refléter fidèlement la réalité sémiotique sous-jacente : comme si sa grammaire était celle d’une langue étrangère. Il en résulte qu’au centre de l’espace culturel les couches de la sémiosphère qui aspirent à atteindre le niveau de l’auto-description en viennent à s’organiser de façon rigide et auto-régulatrice. Mais elles perdent simultanément leur dynamisme ; après avoir épuisé leurs réserves d’indétermination, elles cessent d’être flexibles et deviennent incapables de se développer davantage71.

Lotman imagine la structure asymétrique de la sémiosphère sous une forme dialogique : le centre se comporte comme un individu qui parle au « je » et considère la périphérie comme un « vous » 72. La frontière qui s’établit ainsi entre le moi et l’autre représente bien la forme de vie qu’avait prise l’ÉP et qui explique non pas cette fois les dissidences, mais le peu de dialogue qu’elle entretenait avec d’autres penseurs ou domaines. À titre d’exemple, les entretiens entre Greimas et Paul Ricœur sur la passion « n’ont pas donné lieu, selon Rastier, à de véritables échanges73 », et ce, même si à l’époque Greimas avait proposé, avec Fontanille, une sémiologie des passions74.

Si Lotman reconnaît la nécessité de l’étape de l’autodescription, il valorise ce qu’il appelle les « espaces frontaliers75 » où ont lieu les phénomènes de transfert et de contamination : bilinguisme, métissage, créolisation, etc. En plaidant en faveur des « dialogues incessants76 », Lotman révèle sa proximité avec l’esprit dialogique de Mikhaïl Bakhtine et reconnaît l’avantage des invasions barbares77 : le décentrement qui permet à la sémiosphère de trouver un nouveau souffle. Cette conception dynamique, vivante, de la sémiosphère rappelle le trait principal de la période historique « tardive » : la rencontre des cultures, leurs mélanges et contaminations comme signes d’une période de décentrement et de création78.

 

2.4 Lectures actualisantes

L’une des formes de vie qui représentent le jeu de langage des sémiologues de la période tardive consiste à éclairer la situation actuelle en fonction de la précédente. Ce rapport au passé est révélateur de l’écart historique entre deux manières d’être de la sémiologie : une première manière, centralisatrice, caractérisée par des formes disciplinaire et doctrinaire peu ouvertes à la singularité et à la multiplicité de la recherche, et une seconde manière, décloisonnée, qui se signale par la reconnaissance de la diversité des points de vue théoriques et par un dialogue avec les autres domaines. La première manière correspond à la période de la sémiologie moderne de l’ÉP qui en est, pour reprendre les mots de Lotman, à l’étape de l’« autodescription » ; la seconde, à la période tardive de la sémiologie qui trouve un nouveau souffle dans les « espaces frontaliers ». Cet écart entre deux formes de vie qui conditionnent les jeux de langage à chaque époque est largement connu aujourd’hui, comme en témoignent les articles récents que j’ai cités. Ce qui l’est peut-être moins, c’est le rapport entre les deux périodes, entre ces deux manières qui inaugurent une nouvelle forme de vie qui n’avait pas cours antérieurement : la lecture actualisante.

Le premier exemple se trouve dans le geste des deux sémiologues qui, en publiant Vocabulaire des études sémiotiques et sémiologiques, renouent en 2010 avec celui de Greimas et Courtés trente ans plus tôt. Ce geste peut s’apparenter à une tentative d’autodescription, mais il s’effectue cette fois à l’époque tardive de la sémiologie, qui est favorable à la diversité. Nettement moins impérieux que le premier, le titre de leur ouvrage dénote explicitement cette ouverture : « Vocabulaire » a remplacé « Dictionnaire raisonné » et « études sémiotiques et sémiologiques », a remplacé « Théorie du langage ». Les auteurs adoptent une forme de vie qui donne à leur « Vocabulaire » une représentation nuancée et plurielle des recherches actuelles. Cette représentation se perçoit par exemple dans leur choix de ne pas trancher en faveur du terme sémiologie ou sémiotique, comme je l’ai fait remarquer au début de mon article. Malgré leur nouvelle manière, les auteurs présentent toutefois l’ÉP comme si elle existait toujours, ce qui ne peut s’expliquer que par une volonté de faire cohabiter le passé dans le présent. Cette volonté détermine une manière d’agir qui consiste à repérer la ligne générale des recherches actuelles en sémiologie, comme si Ablali et Ducard cherchaient encore à définir une théorie d’ensemble pour se prémunir contre une trop grande hétérogénéité du champ. Ce faisant, ils se confrontent à une difficulté qui révèle bien, à mon avis, le caractère tardif de la sémiologie : la diversité du champ est si grande qu’il leur semble difficile de s’y retrouver et de dresser clairement la carte actuelle des recherches :

La sémiologie est diverse, sans doute trop pour apparaître comme une discipline stable et constituée. Elle est surtout diverse dans ses approches théoriques, dans ses fondements épistémologiques, dans ses objets de prédilection, et, à maints égards, dans ses appartenances disciplinaires. Pourtant, et malgré cette diversité parfois cacophonique, elle ne cesse de poser invariablement les mêmes questions, et traiter des mêmes problématiques […] Il est donc périlleux de chercher à situer tel ou tel courant dans un ensemble aussi mouvant […] Dans ces conditions, comment caractériser la position globale de la sémiotique dite de l’École de Paris dans ce qu’on appelait autrefois le « champ sémiologique »? Il y a vingt ou trente ans, il eût été plus aisé de répondre à une telle question79.

« Diverse », « cacophonie », « ensemble mouvant », le vocabulaire ne trompe pas : en posant le même problème de représentation dans les mêmes termes que le modèle culturel du postmodernisme de Jameson (« comment caractériser la position globale de la sémiotique dite de l’École de Paris »), le champ sémiologique contemporain partage le trait caractéristique du tardif, et c’est pourquoi si on le comparait à la période précédente, « il [serait] plus aisé de répondre à [la] question » de sa cohérence. Il faut croire que la lecture rétrospective des auteurs du Vocabulaire cherche ici à actualiser la puissance du geste de Greimas et Courtés. Ce genre de lecture nous renseigne sur les conditions présentes : la sémiosphère de la sémiologie se trouve actuellement dans la zone frontalière où elle dialogue avec d’autres domaines et se diversifie, en trouvant dans son histoire la forme pour l’entreprendre. Il faut reconnaître alors que l’ouverture à la diversité se fait sous les auspices du passé, comme si on avançait en regardant dans le rétroviseur. Ce double mouvement est commandé par la prudence, comme si la cohérence de la théorie était menacée par l’impressionnisme théorique. Cette prudence se remarque dans la tentative des auteurs du Vocabulaire de surmonter la « diversité parfois cacophonique » en repérant un recentrement de la recherche actuelle « sur la sémiose en tant que pratique signifiante, accomplie, voire assumée, par des actants incarnés qui, en même temps qu’ils règlent leurs rapports entre eux, prennent position dans le monde sensible80 ». En somme, les auteurs prétendent unir les différentes avenues de la recherche autour d’une expression qui allie le passé et le présent : les « actants incarnés ».

Il est juste de dire que le corps et ses affects représentent la voie de recherche la plus évidente actuellement. C’est peut-être ce qui explique que les sémiologues doivent redoubler de prudence et d’attention : les passions, le corps et le vécu relèvent du domaine sensible, qui est nettement plus mouvant et instable que « l’intelligence narrative de l’esprit ». Fontanille ne s’en cache pas dans son ouvrage Corps et sens, justement parce qu’il analyse ce qu’il appelle les « champs sensibles » et la « figurativité » en recourant à différents penseurs et domaines théoriques81 et en proposant une sémiotique de l’empreinte qui tourne le dos au logicisme greimassien. Malgré cette nouvelle orientation qui remonte au moins à Sémiotique des passions, Fontanille se préoccupe toujours « de la cohérence des modèles82 » et ne manque pas d’avertir son lecteur qu’il agit « avec toutes les précautions requises83 ». Il exprime même le regret que la sémiotique qui s’intéresse à la figurativité ne soit pas encore parvenue « à se doter d’une syntaxe comparable à la syntaxe narrative » et que ce « manque révèle seulement l’absence d’un principe organisateur84 ». Fontanille joue sur deux plans à la fois en adoptant un discours qui reconduit le principe scientifique de l’ÉP et une pratique théorique qui manifestement s’en détache. Voilà un cas exemplaire d’un jeu de langage dont la seule représentation possible convient à la forme de vie d’un sémiologue à l’époque tardive : certaines manières du passé balisent les excursions dans le présent. Cette forme se perçoit encore plus dans l’article en hommage à Greimas qu’a publié Fontanille récemment et dans lequel ce dernier entend démontrer qu’il y a dès Sémantique structurale un affleurement des affects85. La lecture actualisante de Fontanille ne cherche pas à renouer avec le programme de Greimas, contrairement à celle de Rastier86, mais à retrouver dès l’ouvrage inaugural de l’ÉP les indices de son avenir, comme si elle contenait en puissance l’analyse des affects et que la recherche sémiologique aujourd’hui s’occupait de les actualiser87. La lecture de Fontanille joue un rôle de garde-fou au moment où les recherches sémiologiques abordent des thèmes aussi divers que les affects, le corps et la subjectivité, bref des phénomènes sensibles qui peuvent apparaître nettement plus réfractaires à la schématisation que l’esprit88.

On retrouve un geste similaire dans un article récent d’Éric Landowski où celui-ci propose une lecture actualisante de L’imperfection de Greimas qui, selon lui, se distinguerait des interprétations qui ont jusqu’ici séparé le destin de ce livre singulier entre deux réceptions littéraires, celle qui est enchantée par le nouveau Greimas « écrivain » et celle des greimassiens « qui édulcolore[nt] ce qu’il présente de plus audacieux89 ». Évidemment, Landowski écrit son texte contre la seconde interprétation, sans pourtant endosser l’enthousiasme de la première. Selon lui, le problème réside dans le fait que « les tenants de la théorie standard » appliquent encore une « doctrine “canonique” d’une extrême simplicité90 » pour comprendre les accidents esthétiques dont parle Greimas dans L’imperfection. Or, ce parcours reconduit un mode de connaissance dualiste qui opère une telle dichotomie entre le sensible et l’intelligible que seule la schématisation du premier par le second reste possible. Cependant, selon Landowski, Greimas cherchait justement à dépasser ce mode de connaissance en proposant un apprentissage « qui appréhenderait comment le monde nous saisit sur le plan vécu91 ». La lecture actualisante de Landowski est intéressée, bien sûr, car ce mode de connaissance sensible correspond à sa propre manière de penser l’objet principal de ses recherches, le style. Elle correspond exactement à ce qu’en dit Yves Citton : une lecture actualisante « s’attache à exploiter les virtualités connotatives des signes [d’un] texte, […] afin d’en tirer une modélisation capable de reconfigurer un problème propre à la situation historique de l’interprète92. » Dans les dernières lignes de l’article de Landowski, qui ne sont pas sans rapport avec la lecture de Fontanille dont j’ai parlé un peu plus tôt, ce rapport à l’histoire apparaît nettement dans l’utilisation à deux reprises du préfixe « re » qui indique ni plus ni moins la marche à suivre actuellement :

Renouant avec les premiers postulats du travail fondateur qu’avait été Sémantique structurale, De l’Imperfection a joué à la vérité le rôle d’un texte refondateur, autant sur le plan théorique que du point de vue de la philosophie qui sous-tend, motive et justifie la pratique de la recherche sémiotique93.

Manifestement, Greimas fait l’objet d’une réappropriation historique à partir de laquelle certains chercheurs retrouvent dans ses écrits les puissances du présent pour répondre à l’ouverture et au dialogue avec les autres domaines qui prévalent à l’époque tardive de la sémiologie.

 

Conclusion : pour une autre sémiologie tardive

Si mon article n’avait pas pour but de présenter et de critiquer le contenu théorique des approches sémiologiques actuelles qui s’inscrivent dans la lignée de l’ÉP et de Greimas, je souhaite qu’il puisse accompagner une telle critique en révélant les formes de vie qui en représentent le langage. Un exemple suffira pour en donner une idée. Dans son ouvrage Formes de vie, Fontanille affirme que la « confusion systématique entre les régimes de croyances médiatiques » à l’heure de la mondialisation fait en sorte qu’il n’y a plus d’identité reconnaissable et que « sans énonciateur identifiable, l’énonciataire ne sait plus comment prendre position94 ». Le problème serait attribuable au fait que, durant cette phase de confusion, les régimes sont en train de quitter le niveau d’analyse des genres textuels institués (« document », « jeu », « fiction », « enseignement95 »). Or, le tohu-bohu serait tel, selon Fontanille, qu’il n’y aurait plus aucun « destinataire compétent » pour comprendre l’horaire d’une chaîne de télévision96. En adoptant une grille de lecture aussi restreinte, Fontanille montre le caractère hésitant de la sémiologie lorsqu’elle fait face à la complexité qui découle entre autres de la mondialisation. C’est d’ailleurs dans cet esprit qu’il oppose à la « pensée complexe d’Edgar Morin » « le sémioticien [qui] ne peut que défendre la diversité des régimes de croyance, mais une diversité suffisamment contrastée97 ». Que signifie ici « suffisamment contrastée »? Serait-ce quelque chose comme « une réduction de la diversité au moyen d’une grille d’analyse a priori »? Il y a longtemps que l’on pense les régimes de croyance médiatiques à partir de l’usage qu’en font les consommateurs et non à partir des genres institués. Le concept de « médiasphère », élaboré par John Hartley il y a déjà plus d’une vingtaine d’années, en développe la thèse98. Il faut reconnaître que Fontanille propose tout de même, en guise d’hypothèse, que les genres textuels sur lesquels reposent les régimes de croyance médiatiques relèveraient de « formes de vie plus générales99 », sans plus de précision. Si l’hypothèse est bonne, il faudrait trouver le moyen adéquat pour y répondre ; or, je crains que la sémiologie de Fontanille ne soit d’aucune aide puisqu’elle tente de percevoir une réalité à partir d’un critère qui ne lui convient pas. Pour ma part, je proposerais de recourir à l’« analyse des formes de vie » que propose Grégoire Chamayou dans Théorie du drone pour saisir les « formes de vie plus générales » :

Pour avoir une idée de quoi il s’agit, il faut s’imaginer la surimpression, sur une même carte numérique, de Facebook, de Google Maps et d’un calendrier Outlook. Fusion des données sociales, spatiales et temporelles ; cartographie conjointe du socius, du locus et du tempus – c’est-à-dire des trois dimensions qui constituent, dans leurs régularités mais aussi dans leurs discordances, ce qu’est pratiquement une vie humaine100.

Il faudrait, de même, pour parler des régimes de croyance médiatiques mondialisés se donner les moyens de percevoir les régularités et les discordances de leur utilisation, non pas tant pour réduire la confusion apparente des utilisateurs que pour résister à leur détournement économique ou policier, qui est un enjeu mondial. Il faudrait dès lors adapter la sémiologie du capitalisme tardif en adoptant « un nouvel “art politique” qui consisterait à s’efforcer de dresser la carte cognitive (cognitive mapping) de nos relations physiques et sociales au sein de l’“hyperespace postmoderne”, bref de renouveler nos capacités perceptuelles101 ». Sémiologie tardive aurait ainsi un sens plus large et engagé que celui, restreint, que je lui ai donné dans cet article.

  • 1. É. LANDOWSKI, « Interactions (socio) sémiotiques », Actes sémiotiques, no 120, 2017, p. 6. En ligne : <http://epublications.unilim.fr/revues/as/pdf/5894> (consulté le 22 décembre 2017).
  • 2. Ibid., p. 5.
  • 3. Voir entre autres J.-C. COQUET et al., Sémiotique. L’École de Paris, Paris, Hachette, 1982 ; A. HÉNAULT, Les enjeux de la sémiotique, Paris, Presses universitaires de France, 2012 [1979] ; Histoire de la sémiotique, Paris, Presses universitaires de France, « Que sais-je », 1991.
  • 4. « Et se représenter un langage veut dire représenter une forme de vie ». L’expression « forme de vie » est concomitante avec « jeu de langage » : « L’expression “jeu de langage” doit ici faire ressortir que parler un langage fait partie d’une activité, ou d’une forme de vie. » Parmi les nombreux exemples que donne Wittgenstein, il y a celui-ci : « Donner des ordres, et agir d’après des ordres. » L. WITTGENSTEIN, Recherches philosophiques, trad. de l’allemand par F. Dastur et al., préface et appareil critique par É. Rigal, Paris, Gallimard, 2004 [1953], §19 et §23, p. 35 et 39. Voir également J. FONTANILLE, Formes de vie, Liège, Presses universitaires de Liège, 2015, p. 20-21 ; et M. MACÉ, Styles. Critique de nos formes de vie, Paris, Gallimard, 2016, p. 222-223. Je tiens à préciser que je limiterai mon utilisation de l’expression « forme de vie » à la définition de Wittgenstein, tout en sachant qu’elle engage des considérations sociales et anthropologiques plus vastes, comme celles développées par Giorgio Agamben dans De la très haute pauvreté : règles et formes de vie, trad. de l’italien par J. Gayraud, Paris, Rivages, 2011, auquel Macé fait référence, ou encore dans son article « Forme-de-vie », Multitudes, non daté, non paginé. En ligne : <http://www.multitudes.net/Forme-de-vie/> (consulté le 22 janvier 2018).
  • 5. Y. CITTON, Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires?, Paris, Amsterdam, 2007, p. 265.
  • 6. F. JAMESON, Le postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif, trad. de l’anglais (États-Unis) par L. Nevoltry, Paris, Beaux-arts de Paris éditions, 2007 [1984].
  • 7. « A. J. Greimas. Sept lectures pour un centenaire », dossier sous la dir. d’É. Landowski, Actes sémiotiques, no 120, 2017. En ligne : <http://epublications.unilim.fr/revues/as/5668>.
  • 8. R. HORREIN & E. STANGE, Mehr Licht! Sur les traces d’A. J. Greimas, documentaire, 2017, 69 min. En ligne : <https://www.youtube.com/watch?v=kMKejs-0Mig> (consulté le 25 janvier 2018).
  • 9. D. ABLALI & D. DUCARD (dir.), Vocabulaire des études sémiotiques et sémiologiques, Paris, Honoré Champion, 2009.
  • 10. J. FONTANILLE, Corps et sens, Paris, Presses universitaires de France, 2011 ; Formes de vie, op. cit.
  • 11. P. BASSO FOSSALI et al. (dir.), « Cartographie de la sémiotique actuelle », Signata, no 1, Liège, Presses universitaires de Liège, 2010. En ligne : <https://journals.openedition.org/signata/272> (consulté le 5 janvier 2018).
  • 12. Dans le premier chapitre d’un collectif consacré à l’École de Paris en 1982, Jean-Claude Coquet remarque que la notion d’« école » est indissociable du temps et de l’espace, et c’est pourquoi il constitue, si je puis dire, la carte chronospatiale de l’ÉP. Cette carte lui permet en outre de repérer où et quand les scissions y ont eu lieu et les factions s’y sont formées, J.-C. COQUET, « L’École de Paris », dans Sémiotique. L’École de Paris, op. cit., p. 6.
  • 13. C’est ce que laisse croire le chapitre intitulé « Sémiotique de l’École de Paris » dans D. ABLALI & D. DUCARD (dir.), Vocabulaire des études sémiotiques et sémiologiques, op. cit., p. 43 à 95.
  • 14. A. J. GREIMAS & J. COURTÉS, Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, 1979, p. III.
  • 15. C’est également au cours de cette période que naît l’Association internationale de sémiotique (1969) et que paraissent des ouvrages marquants, dont les deux recueils d’essais Du sens de Greimas (1970 et 1983), La sémiotique littéraire de Jean-Claude Coquet (1973), Essais de sémiotique discursive de François Rastier (1973), Introduction à la sémiotique narrative et discursive de Joseph Courtés (1976) et Les enjeux de la sémiotique d’Anne Hénault (1979).
  • 16. F. JAMESON, « Postmodernism, or, The Cultural Logic of Late Capitalism », New Left Review, no 146, 1984, p. 59-92. Cet article a été reproduit au début des années 1990 dans un ouvrage éponyme qui a été traduit en français en 2007 sous le titre Le postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif, op. cit., p. 33-104.
  • 17. P. BÜRGER, Théorie de l’avant-garde, trad. de l’allemand par J.-P. Cometti, Paris, Questions théoriques, 2013 [1974].
  • 18. Ce que Bürger appelle « l’expérience mutilée » (ibid., p. 57). L’approche dialectique de l’histoire de Jameson a certains points communs avec celle de Bürger. Les deux utilisent d’ailleurs la notion de « capitalisme tardif ».
  • 19. Ibid., p. 83. Sur l’abolition des frontières entre l’art et la vie pratique, la thèse de Bürger est très claire : « Les mouvements européens d’avant-garde […] ne sont pas tournés contre une manifestation antérieure de l’art (un style), mais contre l’institution art en tant qu’institution séparée de la vie pratique des hommes. » Ibid., p. 82.
  • 20. E. MANDEL, Le troisième âge du capitalisme, trad. de l’allemand par B. Keiser, préface par D. Bensaïd, Paris, Éditions 10/18, 1976 [1972].
  • 21. En plus d’avoir publié leur ouvrage en allemand à quelques années près (1972 pour Mandel et 1974 pour Bürger), les deux penseurs sont résolument marxistes et défendent la conception dialectique de l’histoire. Cet air de famille entre les deux penseurs allemands explique sans doute la proximité entre Jameson et Bürger que j’ai soulignée plus tôt.
  • 22. F. JAMESON, Le postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif, op. cit., p. 79.
  • 23. Comme le dit Jameson, « toute prise de position sur le postmodernisme dans la culture – qu’elle relève de l’apologie ou de la stigmatisation – est, simultanément et nécessairement, aussi une position politique, implicite ou explicite, à l’égard de la nature du capitalisme multinational aujourd’hui ». Ibid., p. 36.
  • 24. Ibid., p. 31.
  • 25. Ibid., p. 91. Pour retrouver une capacité d’agir dans ce monde chaotique ou tout semble impliqué dans tout, Jameson propose de développer un nouvel « art politique » qui consisterait à s’efforcer de dresser la carte cognitive (cognitive mapping) de nos relations physique et sociales au sein de l’« hyperespace postmoderne », bref de renouveler nos capacités perceptuelles. « Ce nouvel art politique (pour tant qu’il soit possible) devra s’attacher à la vérité du postmodernisme, c’est-à-dire à son objet fondamental – l’espace monde du capital multinational – au moment même où il réussit une percée vers un nouveau mode, encore inimaginable, de représentation de ce dernier, qui nous permettra peut-être de recommencer à appréhender notre position de sujets individuels et collectifs et à regagner une capacité à agir et à lutter qui se trouve à présent neutralisée par notre confusion tant spatiale que sociale. La forme politique du postmodernisme, s’il y en a jamais une, aura pour vocation l’invention et la projection d’une cartographie cognitive mondiale sur une échelle aussi bien sociale que spatiale. » Ibid., p. 104.
  • 26. Ibid., p. 91.
  • 27. Ibid., p. 83-91.
  • 28. Ibid., p. 55.
  • 29. P. BROWN, The World of Late Antiquity. From Marcus Aurelius to Muhammad Influence, Londres, Thames and Hudson, 1971.
  • 30. H. INGLEBERT, « De l’Antiquité au Moyen Âge : de quoi l’Antiquité tardive est-elle le nom? », Atala, no 17 : « Découper le temps - Actualité de la périodisation en histoire », 2014, p. 117-131.
  • 31. Les siècles varient selon les historiens qui privilégient une périodisation courte à la périodisation longue.
  • 32. Ibid., p. 130.
  • 33. Ibid., p. 123.
  • 34. A. J. GREIMAS & J. COURTÉS, Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, op. cit., p. 337.
  • 35. Ibid., p. 337.
  • 36. Ibid., p. 336.
  • 37. Il faut reconnaître que Courtés et Greimas ne cachent pas leur préférence pour le projet scientifique « sémiotique » de Hjelmslev qui ne se réduit pas à la linguistique, comme celui, sémiologique, de Saussure. Si leurs propos sont évidents quant à leur recours au sémioticien danois pour énoncer une théorie cohérente qui ne s’adonne pas au jeu des signifiants et à la connotation, ils le sont moins lorsqu’ils y recourent pour marquer la différence entre sémiologie et sémiotique. En voici d’ailleurs un très bon exemple : « Pour homologuer la terminologie, on notera que notre définition de la sémiotique correspond, dans la typologie de Hjelmslev, à la métasémiotique dite sémiologie : tout ensemble signifiant, traité par la théorie sémiotique, devient sémiotique », Ibid., p. 342. Leurs propos sont nettement plus clairs lorsqu’ils caractérisent de « théorie sémiotique » et non sémiologique leur projet original d’« établir la définition de la structure élémentaire de la signification » (ibid., p. 345), dont le carré sémiotique est le modèle le plus connu. On aura compris que mon propos ne consiste pas ici à faire l’histoire de la distinction entre les deux termes, ce qui exigera un article entier, mais de montrer que le choix de Courtés et Greimas est en grande partie motivé par un positionnement dans le champ du discours théorique de l’époque.
  • 38. Ibid., p. 337.
  • 39. D. ABLALI & D. DUCARD, Vocabulaire des études sémiotiques et sémiologiques, op. cit., p. 15.
  • 40. Cette désignation est celle qui prévaut généralement parmi les étudiant·e·s et professeur·e·s établi·e·s à Montréal.
  • 41. Ibid., p. 14-15.
  • 42. Je dois ajouter que, dans le contexte nord-américain, « sémiotique » évoque notamment les recherches de Thomas Sebeok et de John Deely, qui s’inscrivent dans la lignée de ceux de Peirce. Il n’y a jamais eu l’équivalent de l’ÉP en Amérique, et la tradition saussurienne y est considérée comme un avatar du structuralisme importé avec la French Theory : le poststructuralisme. Il m’apparaîtrait donc très équivoque de parler de « sémiotique tardive » dans le contexte nord-américain.
  • 43. L’avant-propos au Dictionnaire raisonné de la théorie du langage de Greimas et Courtés est très clair sur ces points. A. J. GREIMAS & J. COURTÉS, Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, op. cit., p. IV. Je reviendrai un peu plus loin sur cette tentative de se distinguer de la « voie royale » en citant quelques témoignages de collègues de Greimas à l’époque.
  • 44. R. HORREIN & E. STANGE, Mehr Licht! Sur les traces d’A. J. Greimas, op. cit.
  • 45. A. HÉNAULT, in Mehr Licht!, op. cit., 25:13 à 25:45.
  • 46. F. RASTIER, « De la sémantique structurale à la sémiotique des cultures », Actes sémiotiques, 2017, no 120, p. 1. En ligne : <http://epublications.unilim.fr/revues/as/pdf/5734> (consulté le 22 décembre 2017).
  • 47. F. RASTIER, in Mehr Licht!, op. cit., 45:38 à 45:58.
  • 48. J.-C. COQUET, in Mehr Lich !, op. cit., 20:30 à 21:20.
  • 49. J. FONTANILLE, Mehr Lich !, op. cit., 22:16 à 22:20. Fontanille cite de mémoire une question que Greimas lui a posée.
  • 50. J.-C. COQUET, in Mehr Lich !, op. cit., 26:33 à 26:53. Plus moqueur, Coquet dit que Greimas était comme un « coucou » parce qu’il faisait son lit dans celui des autres, et c’est pourquoi, dit-il, Barthes et Lévi-Strauss se sont éloignés de lui. Il faut avouer que Coquet prétend que Greimas lui aurait volé certaines idées, et que sa formule à lui était « Je suis un voleur ». Ibid., 32:17. Il faut croire que, dans l’esprit du travail collectif selon Greimas, le vol n’est pas un comportement répréhensible.
  • 51. É. LANDOWSKI, « Interactions (socio) sémiotiques », loc. cit., p. 4.
  • 52. Malgré les résonances et les collaborations, il serait difficile de ne pas reconnaître que Fontanille, Hénault, Landowski, Rastier, Coquet, etc. ont chacun·e développé une œuvre personnelle.
  • 53. En tant qu’initiateur d’un « projet scientifique », Greimas voulait consolider la sémiotique discursive en tant que « science », et pour cela il fallait, de son point de vue, découvrir et mettre au jour des invariants universels. Dans ce sens, il tendait, comme tout « savant », à insérer sa pensée dans le régime de l’apodicticité. D’où son insistance constante sur les « schémas », les « parcours » prédéterminés (actantiels, narratifs, etc.) et les « contraintes sémiotiques ». La mise en avant de l’invariant par rapport à la variation déroutante des choses est un trait pertinent qui séparerait, pour les « savants », le savoir positif de la spéculation philosophique ou esthétique. A. KHARBOUCH, « De Greimas à Jean-Claude Coquet. Le discours et son sujet », Actes sémiotiques, no 120, 2017, p. 19. En ligne : <http://epublications.unilim.fr/revues/as/pdf/5729> (consulté le 23 janvier 2018).
  • 54. Ibid., p.18-19. À la lumière de ce passage, il n’est pas étonnant de constater que les propos les plus durs sur Greimas de la part d’anciens collaborateurs proviennent aujourd’hui d’Éric Landowski et de Jean-Claude Coquet, car ces derniers ont orienté très tôt leurs recherches sur l’énonciation. Voir É. LANDOWSKI, « Interactions (socio) sémiotiques », loc. cit., p. 2. Il faut préciser que ce dernier dit de Greimas qu’il n’était pas catégorique mais stratégique dans ses rejets ; il ne « cherchait nullement à éluder les choix, il avait en revanche l’art de les dépasser » (ibid.), pour les récupérer plus tard. Cette critique implicite fait peut-être écho au passage de l’entretien que j’ai cité plus tôt, dans lequel Coquet rappelle que Greimas se disait lui-même « voleur ».
  • 55. J.-L. NANCY, « L’être-en-commun », dans La communauté désœuvrée, Paris, Christian Bourgois, 1986 [1983], p. 201-233. Voir également les pages que Maurice Blanchot a consacrées à la « communauté des amants » chez Duras. M. BLANCHOT, La communauté inavouable, Paris, Minuit, 1983, p. 78-83.
  • 56. J.-L. NANCY, La communauté désœuvrée, op. cit., p. 40. Maurice Blanchot rappelle cette phrase de Nancy, tout juste après avoir présenté le « principe d’insuffisance » de Bataille : « L’être, insuffisant, ne cherche pas à s’associer à un autre pour former une substance d’intégrité. » M. BLANCHOT, La communauté inavouable, op. cit., p. 15 et 18. Autrement dit, l’« assomption fusionnelle » n’est qu’un mirage, car elle ne saurait mettre un terme à l’insuffisance et à l’imperfection des individus solitaires, puisqu’il en va de l’être tel qu’il est.
  • 57. Dans un des premiers entretiens qui ouvrent le documentaire Mehr Licht!, Herman Parret cite la réponse que lui avait donnée Greimas à la question de la nécessité de fonder une école : « [...] c’est absolument nécessaire de faire école parce que je veux transmettre la vérité. » Cette demande de lumière – « Mehr Litch! », qui donne le nom au documentaire – représente la dimension métaphysique du projet, selon Parret. H. PARRET, in Mehr Licht!, op. cit., 3:50 à 4:06.
  • 58. M.-J. MONDZAIN, L’image peut-elle tuer?, Paris, Bayard, 2002, p. 64.
  • 59. J. FONTANILLE, Corps et sens, op. cit., p. 177.
  • 60. F. RASTIER, « De la sémantique structurale à la sémiotique des cultures », loc. cit., p. 18.
  • 61. M. SCHULZ, « De Greimas à Jacques Geninasca. Pour une sémiotique de la parole », Actes sémiotiques, no 120, 2017, p. 7. En ligne : <http://epublications.unilim.fr/revues/as/pdf/5738> (consulté le 23 décembre 2017).
  • 62. J. PETITOT, « Mémoires et parcours sémiotiques du côté de Greimas », Actes sémiotiques, no 120, 2017, p. 4. En ligne : <http://epublications.unilim.fr/revues/as/pdf/5805> (consulté le 15 janvier 2018).
  • 63. J. FONTANILLE, « Les voies (voix) de l’affect », Actes sémiotiques, no 120, 2017, p. 2. En ligne : <http://epublications.unilim.fr/revues/as/pdf/5806> (consulté le 5 février 2018).
  • 64. A. J. GREIMAS & J. COURTÉS, Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, op. cit., p. III.
  • 65. J.-M. KLINKENBERG, « La sémiotique visuelle : grands paradigmes et tendance lourdes », Signata, no 1, 2010, p. 95. En ligne : <http://signata.revues.org/287> (consulté le 10 janvier 2018). La position de Klinkenberg est connue : la doctrine sémiologique de l’ÉP était campée dans la théorie linguistique, dont l’arbitraire du signe se traduisait ainsi : « [...] rien n’est dans le monde et tout est dans une structure immanente. » F. ÉDELINE & J.-M. KLINKENBERG (Goupe m), Principia Semiotica. Aux sources du sens, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2015, p. 29.
  • 66. J.-M. KLINKENBERG, « La sémiotique visuelle : grands paradigmes et tendance lourdes », loc. cit., p. 98.
  • 67. Entre autres dans J. FONTANILLE, Formes de vie, op  cit., p. 17-19.
  • 68. Lotman aborde directement le phénomène lorsqu’il dresse un parallèle entre l’évolution biologique et l’histoire de l’art : les langages, comme les espèces, ont des durées de vie variables. Il faut toutefois remarquer que des œuvres oubliées ou que l’on croyait mortes peuvent revenir à la vie, contrairement aux espèces naturelles. Y. LOTMAN, La sémiosphère, trad. du russe par A. Ledenko, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 1999 [1966], p. 14-15.
  • 69. Ibid., p. 16.
  • 70. Ibid., p. 17.
  • 71. Ibid., p. 25.
  • 72. « L’autodescription de la sémiosphère implique l’emploi d’un pronom personnel à la première personne. L’un des premiers mécanismes de l’individualisation sémiotique est celui de la frontière, et la frontière peut être définie comme la limite extérieure d’une forme à la première personne. Cet espace est “le nôtre”, “le mien”, il est “cultivé”, “sain”, “harmonieusement organisé”, etc. par contraste avec “leur espace” qui est “autre”, “hostile”, “dangereux”, “chaotique”. Toute culture commence par diviser le monde en “mon” espace interne et “leur” espace externe. » Ibid., p. 21.
  • 73. Voici la citation complète : « À partir du milieu des années 1970, le filon passionnel l’emporte, avec ce qui me paraît une régression spéculative. Je n’ai certes rien contre la philosophie, pour autant que l’on respecte ses propres modes de régulation. Dès 1971, je cherchais à légitimer auprès de Greimas un dialogue avec les philosophes ; il n’a pas eu lieu alors, et dans les années 1980, les entretiens avec Ricœur n’ont pas donné lieu à un véritable échange. Il me semblait en effet que le sujet sémiotique et le sujet transcendantal ne font qu’un. » F. RASTIER, « De la sémantique structurale à la sémiotique des cultures », loc. cit., p. 6.
  • 74. Une transcription du débat du 23 mai 1989 a paru dans A. HÉNAULT, Le pouvoir comme passion, Paris, Presses universitaires de France, 1994, p. 195-215.
  • 75. Y. LOTMAN, La sémiosphère, op. cit., p. 37.
  • 76. Ibid., p. 38.
  • 77. Ibid., p. 36-38.
  • 78. Dans une conférence qu’il a prononcée en 2009, Denis Bertrand offre l’un des témoignages les plus explicites de cette volonté de décentrement et de dialogue pour assurer la survie de la sémiologie. On remarquera au passage la proximité avec la sémiosphère comme organisme vivant de Lotman : « La sémiotique entretient avec la linguistique des relations complexes, parfois méfiantes, parfois ombrageuses. Il ne m’appartient pas de faire la genèse de ces problèmes de famille, ni d’en exposer aujourd’hui les épreuves : elles sont pour une bonne part hors de saison. La vie des disciplines est comparable à̀ celle des organismes vivants. Se sachant mortelles, elles luttent pour l’existence et tentent de se reproduire pour assurer leur pérennité. […] Mais parmi ses nombreux voisinages, ce sont ceux de la philologie et de la rhétorique que je voudrais envisager aujourd’hui, comme un dialogue. » D. BERTRAND, « Sémiotique, philologie et rhétorique : pour une mise en perspective des disciplines du sens », intervention au Congrès ABRALIN, João Pessoa, 5 et 6 mars 2009. En ligne : <http://denisbertrand.e.d.f.unblog.fr/files/2009/11/srsmiophilolrht2.pdf> (consulté le 2 février 2018).
  • 79. D. ABLALI & D. DUCARD, Vocabulaire des études sémiotiques et sémiologiques, op. cit., p. 43.
  • 80. Ibid., p. 47.
  • 81. Pour ce faire, Fontanille s’accompagne de Freud, Merleau-Ponty, Damasio, Leroi-Gourhan, Peirce, Eco, Deleuze, etc. Le recours au travail de Gilles Deleuze peut apparaître très étonnant chez Fontanille, car l’auteur de Mille plateaux est l’exemple même du penseur qui construit des modèles sémiotiques ad hoc et qui pratique l’éclectisme théorique : sa manière est à l’opposé de l’ÉP, et les œuvres qu’il a écrites en collaboration avec Guattari n’ont rien à voir avec la pratique collective préconisée à l’ÉP, en ce que Deleuze et Guattari cherchent non pas à faire une œuvre collective mais à se laisser traverser par les matières qu’ils expérimentent (dans Mille plateaux, ils considéraient Hjelmslev comme le « prince spinoziste danois », ce qui était sans aucun doute incompréhensible pour les tenants de l’ÉP en 1980). Il faut ajouter toutefois qu’en s’intéressant aux champs sensibles, aux corps, aux affects et à la figurativité d’un point de vue sémiotique, Deleuze devenait pour ainsi dire incontournable. Collègue de Fontanille, Claude Zilberberg a de même consacré un passage à Logique de la sensation de Deleuze dans son ouvrage Des formes de vie aux valeurs, paru en 2011. C. ZILBERBERG, Des formes de vie aux valeurs, Paris, Presses universitaires de France, 2011, p. 162-177.
  • 82. J. FONTANILLE, Corps et sens, op. cit., p. 175.
  • 83. Ibid., p. 88.
  • 84. Ibid., p. 176. Le recours à des philosophies et théories hétérogènes se remarque également dans un ouvrage plus récent, Formes de vie, où il recourt aussi bien à Wittgenstein qu’à Spinoza, Latour et Lotman.
  • 85. « Dès lors, il est tentant de réexaminer les moments d’émergence de l’affect dans Sémantique structurale, comme une dimension contenue et volontairement réduite, et qui pourtant affleure à plusieurs reprises dans l’argumentation. » J. FONTANILLE, « Les voies (voix) de l’affect », loc. cit., p. 2-3.
  • 86. « [...] mais au risque de paraître plus greimassien que Greimas, il me semble que la sémantique du texte présentée dans Sémantique structurale reste toujours un bon programme ; j’ai donc continué dans cette voie, sans pour autant m’intéresser passionnément à d’autres évolutions théoriques, comme la sémiotique des passions. » F. RASTIER, « De la sémantique à la sémiotique. Entretien avec François Rastier », Débats sémiotiques, 2000, vol. 6, no 1-2, Société de sémiotique du Québec. Reproduit en ligne sans pagination : <http://www.revue-texto.net/Dialogues/Rastier_Quebec.html> (consulté le 5 février 2018).
  • 87. On pourrait imaginer la lecture actualisante de Fontanille en suivant la thèse connue d’Agamben sur le contemporain : Fontanille signale sa contemporanéité en actualisant les puissances du passé. G. AGAMBEN, Qu’est-ce que le contemporain?, trad. de l’italien par M. Rovere, Paris, Payot & Rivages, 2008.
  • 88. Jean Petitot fait une lecture historique qui noue encore plus étroitement ce lien entre les deux époques, en disant que le développement standard de la théorie aurait favorisé les rapprochements avec les approches subjectales : « Un point commun de toutes ces approches “subjectales” convergentes est qu’elles faisaient quand même intervenir des composantes “exogènes” à la sémiotique, qu’il s’agisse de phénoménologie, de sciences cognitives ou de psychiatrie. Ce qui est, je trouve, particulièrement remarquable sur le plan de l’histoire des idées aura été leur convergence avec la sémiotique “vivante” du sensible, des perceptions, des passions, des émotions issues de progrès endogènes de la théorie standard. » J. PETITOT, « Mémoires et parcours sémiotiques du côté de Greimas », loc. cit., p. 30.
  • 89. É. LANDOWSKI, « De l’Imperfection : un livre, deux lectures. Préface à une traduction virtuelle », Actes sémiotiques, no 121, 2018, p. 1. En ligne : <http://epublications.unilim.fr/revues/as/pdf/6037> (consulté le 5 février 2018). Je note toutefois que, bien qu’il s’éloigne de la « grammaire narrative », Landowski parle toujours de « grammaire du sensible », car en dernière instance le sensible doit apparaître à la raison.
  • 90. Ibid., p. 4.
  • 91. Ibid., p. 10.
  • 92. Y. CITTON, Lire, interpréter, actualiser, op. cit., p. 265.
  • 93. É. LANDOWSKI, « De l’Imperfection : un livre, deux lectures. », loc. cit., p. 10.
  • 94. J. FONTANILLE, Formes de vie, op. cit., p. 152.
  • 95. Ibid., p. 148.
  • 96. Ibid., p. 152.
  • 97. Ibid., p. 153.
  • 98. J. HARTLEY, Popular Reality: Journalism, Modernity, Popular Culture, New York, Arnold, 1996. Je tiens à préciser que Hartley développe l’idée de médiasphère en s’inspirant du concept de sémiosphère de Lotman.
  • 99. J. FONTANILLE, Formes de vie, op. cit., p. 152.
  • 100.   G. CHAMAYOU, « Analyses des formes de vie », Théorie du drone, Paris, La Fabrique, 2013, p. 72.
  • 101.   F. JAMESON, Le postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif, op. cit., p. 104.
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Pour citer cet article 

SANTINI, Sylvano, « La sémiologie à l’époque tardive : lectures rétrospectives et actualisantes des formes de vie de Greimas et de l’École de Paris », Cygne noir, no 6, 2018. En ligne : <http://revuecygnenoir.org/numero/article/santini-semiologie-tardive> (consulté le xx/xx/xxxx).

À propos de l'auteur·e 

Sylvano Santini est professeur au programme de doctorat en sémiologie de l'Université du Québec à Montréal. En savoir plus sur Sylvano Santini.