Des joies et des difficultés inhérentes à la défense de la liberté académique d’un point de vue sémiotique

Sous-titre 
Introduction au 4e numéro du Cygne noir
Auteur·e 
Simon LEVESQUE
Résumé 

La question de la liberté académique est traitée ici dans la perspective particulière des études sémiotiques. Nulle liberté n’existant sans la contrepartie qui la borde, la notion de critique est identifiée comme contrainte inhérente à l’activité de recherche qui définit le travail de la sémiotique. D’après les théories de Charles S. Peirce sur la critique et un commentaire récent d’André De Tienne sur le sujet, une finalité pour la discipline sémiotique est proposée, qui s’accorde au caractère public de la signification. Ce parcours théorique a pour ambition de clarifier les enjeux de la recherche sémiotique et critique, mais surtout de faire valoir, sous des airs de manifeste, les standards de qualité et les exigences éditoriales qui caractérisent la revue Cygne noir. Pour ses artisans, la liberté académique est conçue d’abord comme une responsabilité en partage.

 

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Texte intégral 

Peut-être est-ce une leçon du destin, ou bien plus simplement l’ironie du sort – comment savoir s’il existe une différence objective entre les deux? –, mais il aura fallu que ce numéro portant sur la liberté soit aussi le plus contraignant que nous ayons jamais eu à produire. Nous ne sommes pas dupes de notre situation, que tous ne trouveraient pas des plus enviables : l’autonomie dont s’est toujours prémuni le Cygne noir, et les manœuvres qui s’avèrent souvent nécessaires pour la conserver, apportent leur lot de responsabilités, qui sont d’autant plus cruciales qu’elles sont liées à un cadre d’action et à une ligne éthique, par rapport à notre environnement de production et de diffusion, que nous nous sommes nous-mêmes imposés.

Nombre de paramètres régissant les revues scientifiques les plus sérieuses ne peuvent être remis en question, et nous partageons bien sûr un certain nombre de ces paramètres, à commencer par la double évaluation à l’aveugle par les pairs, que nous avons toujours menée avec la plus grande rigueur. Cela non pas dans une optique purement bureaucrate, mais au bénéfice de la recherche elle-même, de sa précision et de sa pertinence, donc au bénéfice des auteurs qui font le choix de collaborer avec nous également. Cette collaboration est longue et peut s’avérer pénible par moments. Nous ne publions qu’un numéro par année pour une raison très simple : nous souhaitons que cette revue conserve un visage humain, c’est-à-dire que nous faisons le choix de toujours prendre le temps nécessaire1 avec chacune des personnes avec qui nous travaillons pour que l’expérience de publication – une expérience partagée dans ses tâches entre le comité de publication et les auteurs pris individuellement – ne se limite pas au fait d’un simple dépôt menant à l’ajout d’une ligne supplémentaire dans un curriculum quelconque ; tout au contraire, nous menons ce travail tel un combat soutenu par la foi : pour la liberté académique, pour la diffusion libre d’une pensée critique, pour le développement des études sémiotiques dans une direction que nous croyons juste.

Tout cela correspond grosso modo à ce que Charles Sanders Peirce identifiait à la seconde branche de la sémiotique et qu’il appelait la critique, c’est-à-dire la branche qui se concentre en particulier sur la relation qu’entretiennent les signes à leur objet du point de vue de la vérité. Ainsi Peirce, semblant s’adresser directement à son lecteur ou sa lectrice comme pour marquer par l’adresse personnelle l’importance de la sincérité dans l’établissement du jugement, définit-il cette « deuxième branche » :

La deuxième branche en question, une fois que tu as décidé en quoi ta foi dans le raisonnement consiste, portera justement sur ce qui justifie cette foi. La simulation du doute sur les choses indubitables ou dont on ne doute pas vraiment n’est pas plus saine que ne peut l’être n’importe quelle tromperie ; et pourtant l’identification précise de l’évidence en faveur d’une vérité non remise en doute a souvent pour résultat, en logique, de jeter une admirable lumière dans une direction ou une autre, menant à une correction dans la formulation de la proposition au bénéfice d’une meilleure compréhension de ses relations vis-à-vis d’autres vérités, au profit de nouvelles distinctions valables, etc.2

Tout l’enjeu de la critique tient précisément dans cette activité cruciale qui consiste à corriger des propositions.
 

L’activité critique définie

Il faut bien reconnaître que la recherche n’est jamais entièrement nouvelle, qu’elle fait du neuf avec du vieux, et qu’en ce sens tout avancement se fait par l’opération d’un recadrage théorique, par l’adjonction d’informations contextuelles jusque-là ignorées ou par l’actualisation des données de terrain au moyen de nouvelles observations, la précision et la minutie étant requises à chaque étape dans la description et l’analyse de l’objet étudié et dans la vérification des méthodes mises en branle pour mener à bien cette analyse. Ainsi le travail critique consiste-t-il, comme l’écrit Peirce, non pas à remettre en doute des choses qui n’ont pas besoin de l’être, mais à trouver les fondements de ce qui peut nous sembler de l’ordre de l’évidence de sorte à renouveler le regard que l’on y porte. Toutefois, s’il ne s’agissait par cette opération que de renouveler le langage par lequel une évidence est rendue, alors nous ne serions pas en terrain critique, mais au cœur du travail de la rhétorique. Ses retombées ne sont pas les mêmes parce que ses exigences et ses objectifs diffèrent. Dans ses approches les moins ambitieuses, le travail rhétorique se réduit à la production d’un commentaire dont l’apport en termes de nouveauté est pratiquement nul.

Une autre distinction pourrait encore être effectuée, qui marquerait la différence entre la rhétorique et la poétique. La poétique est une modalité discursive fondamentalement créative qui, à bien des égards, se rapproche de l’exigence de la critique : la quête d’une formulation renouvelée leur est commune, mais alors que la poétique est libre et non corrigée, la recherche critique est encadrée par un impératif de validation et de correction qui passe par le raisonnement logique et l’observation empirique. L’idée ici n’est pas de dénigrer le travail poétique, loin s’en faut, mais simplement de le distinguer du travail d’investigation particulier qui caractérise la critique et dont la science, on l’a compris, ne saurait se passer. Dans un cas, le renouvellement de la formulation qui s’opère vise d’abord et avant tout à susciter l’expérience d’un sentiment de défamiliarisation capable de fonder l’étonnement et le plaisir esthétique caractéristiques d’une efficacité poétique ; dans l’autre, l’étonnement ou le plaisir esthétique ne sauraient masquer la nécessité d’une compréhension fine ou brouiller la description détaillée d’un cheminement intelligible ayant permis le renouvellement propositionnel. La règle de ce deuxième type de renouvellement, qu’on dit critique, est simple : la nouvelle proposition doit décrire plus exactement son objet. Autrement dit, la proposition doit être plus juste et plus précise en regard de la vérité qu’elle permet d’établir – qu’elle véhicule – que ne l’était la meilleure formulation précédente. On le comprend aisément : l’apport de la créativité, à l’intérieur du jeu critique, se doit d’être strictement conduit.

Ce qui fonde la légitimité de la recherche scientifique (nécessairement critique) et qui la distingue à la fois du travail de la poétique et du travail rhétorique ou du simple commentaire, c’est sa capacité correctrice, par laquelle une formulation antérieure concernant un objet ou un phénomène singulier se voit corrigée au bénéfice d’une meilleure compréhension de ses relations vis-à-vis d’autres vérités, au profit de nouvelles distinctions valables. Le texte qui ne remplit pas cette seule exigence ne peut être qualifié de critique, auquel cas il ne répond pas de la science qui aspire, à travers la précision et la rigueur des formules propositionnelles qu’elle met de l’avant, à l’atteinte d’une vérité toujours mieux fondée.

Nos publications sont les fruits d’un combat acharné mené dans l’intérêt de la vérité et pour la reconnaissance de la valeur de la critique, qui est son instrument. Ainsi agissons-nous dans l’idée de valoriser ce programme motivé par la foi dans le raisonnement critique ; une foi que nous tâchons de partager avec les auteurs avec qui nous choisissons de travailler et dont nous souhaitons diffuser la pensée en ces termes. Aussi espérons-nous que nos publications reflètent l’ardeur que nous mettons à défendre ce projet qui, loin d’être une activité parfaitement libre, correspond bien plutôt à une responsabilité qui nous incombe du fait de cette foi qui est la nôtre : la foi dans le raisonnement, la foi dans la liberté académique qui va de pair avec le travail critique, et, avec elle, la rigueur nécessaire pour l’honorer et défendre cette liberté qui est tout à la fois notre seul moyen authentique et notre fin la plus honnête.
 

La liberté d’un point de vue sémiotique

C’est sans doute, en plus d’un paradoxe évident, un lieu commun que de reconnaître cela : la liberté la plus grande est aussi la plus contrainte. Car la liberté, fondamentalement, n’a strictement rien d’arbitraire. Au tournant des années 1990, sur les ondes de la télévision estonienne, à l’occasion d’une des émissions sur l’histoire de la culture russe qu’il animait hebdomadairement, Juri Lotman a décrit la liberté de la manière suivante : « La liberté n’est rien de plus qu’un sentiment d’inévitabilité […] Ce qui prend place le plus objectivement, ce n’est que ça notre liberté3. » Cette définition paraît s’appliquer d’abord, sinon exclusivement, d’un point de vue individuel et subjectif. Lotman paraît vouloir signifier par cette proposition que la liberté et la fatalité sont des concepts identiques, ou qui, à tout le moins, ont plus en commun que ce que nous serions intuitivement portés à croire4. Il serait tentant d’attribuer le développement d’une telle pensée, apparemment paradoxale, au contexte politique qui a été celui de Lotman tout au long de sa carrière, balisée par le joug du pouvoir soviétique. Il semble pourtant y avoir un moyen de réconcilier cette définition de la liberté, formulée pour s’accorder à l’expérience subjective, avec l’objectivité qui se trouve au cœur même de la définition : ce qui prend place le plus objectivement, ce n’est que ça notre liberté. Mais, pour ce faire, je dois revenir à Peirce.

La méthode analytique peircienne consiste à décomposer systématiquement les concepts et les phénomènes jusqu’à parvenir à leur sens premier, en tant qu’unités objectives, indécomposables et universelles. Du point de vue de la sémiotique peircienne – et de la cosmologie évolutionniste qui la fonde –, la liberté, c’est d’abord une force émergente, un principe premier de potentialité. Or, du moment qu’elle s’actualise, cette liberté se réduit, dans ses manifestations, aux moyens qu’elle met en place pour atteindre sa fin. Le sens de cette proposition est difficile à saisir. La liberté naît en même temps qu’une fin (indéfinie) s’annonce : « La logique de la liberté, ou potentialité, est qu’elle doit s’annuler elle-même. » (CP 6.219) La liberté est une force d’émergence qui permet la variabilité au sein de la nature et, à travers cette variabilité, l’apparition de formes nouvelles. En ce sens, la liberté comme principe d’émergence avec variation possible est nécessaire. Elle se manifeste à travers la sémiose, c’est-à-dire à travers la méditation opérée par tout signe pour intégrer un système signifiant stabilisé (à trois termes). La régularité naturelle veut que cette stabilité soit recherchée – « il est nécessaire de supposer que la formation d’habitude est un principe primordial de l’univers » (CP 6.262) –, mais la liberté comme principe liminaire, spontané et générateur d’aléatoire, implique aussi qu’avant que ne s’actualise l’intégration sémiosique d’un signe (avant qu’il ne soit interprété), la fin (le telos) de ce signe demeure hypothétique. Cette idée n’est pas si difficile à saisir du moment qu’on comprend que le statut logique du signe, c’est la possibilité. Ce caractère n’empêche pourtant pas le signe de porter l’indice de sa fin possible : tout signe contient en lui les éléments iconiques minimalement requis pour former l’image d’une réalité signifiante5.

Cette proposition, qui peut sembler contre-intuitive, se vérifie pourtant à travers le fonctionnement de l’opération de l’abduction tel que Peirce l’a méticuleusement analysé. L’opération logique abductive, en effet, a pour raison de révéler sa cause : là où l’opération particulière de l’abduction est requise, sa tâche consiste à justifier le recours qui en est fait, car c’est en la reconnaissance de cette cause que se trouve sa fin. C’est pourquoi Peirce appelle aussi cette opération si particulière la rétroduction. En évitant de s’enfoncer davantage dans cette direction, et moyennant un raccourci sans doute trop important, il est possible d’établir, sous la forme de l’analogie (faute d’espace pour connecter correctement la cosmologie et la logique peirciennes), que la fin de toute enquête (entendue ici au sens d’une recherche critique) menée librement (avec le concours de la liberté conçue comme facteur de spontanéité dans l’établissement d’un raisonnement nécessaire) est de parvenir à l’établissement d’une loi – loi dont la nature est, bien sûr, de contraindre à l’habitude, c’est-à-dire à la régularité6.

Qu’est-ce qu’une bonne abduction? Qu’est-ce qu’une hypothèse explicative devrait être pour prendre la valeur d’une hypothèse? Bien sûr, elle doit expliquer les faits. Mais quelles autres conditions doit-elle remplir pour être bonne? La question de la valeur de toute chose dépend de ce que celle-ci remplit sa fin. Qu’est donc la fin d’une hypothèse explicative? Sa fin est, à travers l’épreuve de l’expérience, de mener à l’évitement de toute surprise et à l’établissement d’une habitude d’appréhension positive qui ne doit pas être déçue. Ainsi, n’importe quelle hypothèse peut être admissible en l’absence de quelque raison contraire, à condition qu’elle se soumette à la vérification expérimentale, et seulement dans la mesure où elle est sujette à une telle vérification. Telle est, approximativement, la doctrine du pragmatisme. (CP 5.197)

La logique qui fonde le pragmatisme de Peirce est calquée sur le principe même qui justifie sa cosmologie : l’émergence et la variabilité sont toujours contraintes par la régularité ; à tout signe correspond une habitude interprétative que suscite ce signe. Mutatis mutandis, la valeur d’une hypothèse explicative dépend de ce qu’elle remplit sa fin, qui est de discerner la loi qu’indique le signe considéré.
 

Quelle finalité pour la sémiotique?

Loi et habitude sont des synonymes pour Peirce, et leur établissement (ou leur découverte) est la fin de la liberté, au sens où c’est son objectif de l’atteindre, d’en révéler la régularité contraignante. La vérité accompagne donc la liberté dès sa prime émergence. Cette idée est admirablement résumée par André De Tienne dans un article paru récemment dans l’American Journal of Semiotics. Et elle prend d’autant plus d’importance que De Tienne l’articule à une question qui ne saurait être plus à propos dans le contexte de cet éditorial portant sur la défense de la liberté académique où l’idée de liberté s’articule à celle de responsabilité – une question qui, d’ailleurs, anime sans l’ombre d’un doute toute chercheuse sérieuse mue par un authentique désir d’accomplir son projet en accord avec les principes qui régissent notre discipline. Cette question, c’est celle du but de la sémiotique, de sa raison d’être. Ou plus exactement, exprimé sous la forme interrogative, cela revient à se demander : quel objectif doit-on reconnaître à notre discipline intellectuelle? Quelle est la fin de notre pratique? Voici la réponse qu’offre De Tienne, qui s’accorde à la « deuxième branche » identifiée par Peirce :

Le but de la sémiotique est de retrouver, au niveau le plus fondamental, les racines inanalysables de tout processus de représentation, de signification, d’objectification, d’interprétation ou de communication, de sorte à établir, avec une assurance raisonnable, le continuum unificateur que ces processus supposent et entraînent – un continuum qui est le signe qu’un processus d’investigation a bel et bien atteint son objet et qu’il est parvenu à lui insuffler un sens commun7.

Notre liberté académique, à nous autres sémioticiennes et sémioticiens, est donc bien contraignante, en même temps qu’elle est ce qui motive fondamentalement notre activité de recherche. Elle consiste à parvenir à partager, c’est-à-dire à formuler sous une forme intelligible accessible au sens commun et idéalement sujette à la vérification dans l’expérience, le trésor de notre investigation, c’est-à-dire son objet le plus fondamental, indécomposable, et la qualité sensible qui s’y raccorde à l’intérieur d’un complexe signifiant ayant suscité la mobilisation d’un vaste champ d’interprétants, se trouvant sous le joug d’un nombre peut-être indéfini de lois, mais dont tout le travail de recherche a été de l’isoler, de parvenir à l’identifier, cet objet, celui dont la découverte, du fait de sa vérité, après un bref moment d’admiration, relance inévitablement la recherche en de nouvelles directions, puisque, formant un nouveau signe, il est de nature telle qu’il met en branle de nouvelles relations, suscite un nouvel interprétant à entrer en relation avec son objet, et cetera et infiniment. On ne meurt toujours que de la sémiose.

Blague à part, tout cela laisse entendre que l’enquête engendre l’enquête, ou plutôt que l’intrigue, dès lors qu’elle atteint son point de résolution à travers l’enquête, engendre derechef l’intrigue, qui engendre l’enquête, et ainsi de suite. Mais pour être plus exact, il faudrait dire que l’intrigue, parce qu’elle s’adresse spécifiquement au libre jeu de nos facultés, parce qu’elle suscite en notre esprit l’émission d’hypothèses, parce qu’elle met en branle nos compétences abductives, sans lesquelles aucune recherche jamais ne serait possible, cette intrigue engendre d’abord et prioritairement la liberté : elle suscite cet état d’esprit nécessaire pour que survienne la moindre nouveauté, l’émergence spontanée d’une idée capable de connecter cette nouveauté à un complexe signifiant régi par la loi de l’habitude, de sorte que l’enquête avance, et que la liberté mène inévitablement à la contrainte : celle de sa vérité révélée.

La sémiotique, ou la logique dans son sens le plus large, vise à saisir tous les éléments fondamentaux des combinaisons de signes capables, en vertu de leur forme catégorielle et des règles qui président à leur détermination mutuelle, d’exprimer le domaine des interprétants, en particulier des interprétants logiques, dont l’effet le plus probable est de nous rapprocher du point de départ initial de l’enquête qui est aussi sa fin télique, l’objet indéterminé en quête permanente d’intelligibilité8.

André De Tienne résume ainsi le paradoxe qui veut que la fin de toute recherche se trouve en son origine, qui fonde son mystère qui intrigue. Peut-être tout ceci est-il de nature à éclairer, sans l’épuiser, l’énigmatique vers de Parménide : « C’est tout un d’où je viens, car là je retournerai9. »
 

De la publicité du sens

Y a-t-il liberté plus grande pour le ou la sémioticienne que celle qui consiste à se mettre au service de l’intelligibilité de l’objet indéterminé? Objet dont le mystère liminaire reconnu comme fin à élucider correspond à l’irruption d’une liberté dans l’esprit, liberté contrainte par le jeu des associations par lequel se met en place l’intrigue d’une enquête structurée et orientée de telle sorte que sa fin doive nécessairement être publique, c’est-à-dire dont la formulation critique se doit d’être accessible au sens commun. Se disposer à une activité de recherche publique : tel est le modus operandi de la discipline sémiotique. Si la raison d’être de cette activité sémiotique critique est la prescience d’une vérité, sa fin – et sa joie – est le partage : partage de la vérité trouvée et, peut-être surtout, du chemin parcouru pour l’atteindre.

Ce mode opératoire spécifique a pour corollaire de rendre incompatibles le développement général de la sémiotique et les logiques de privatisation de la pensée. Car si le propre de la signification est d’être publique, rien de ce que produit authentiquement la sémiotique ne peut être privé. Le sens, en principe, se donne à chacun, est accessible à tous, car il est toujours du domaine du commun ; il est toujours issu d’un raisonnement à partir des signes dont l’objet est nécessairement général (c’est-à-dire antipsychologique)10, et « [u]ne telle faculté de produire des pensées à partir d’autres pensées doit être également possédée par tout esprit capable d’investiguer » (CP 7.236). Théoriquement, il n’est rien de plus démocratique que la sémiotique, au sens où tout un chacun, minimalement doué de facultés de raisonnement et relativement sain d’esprit, peut reconnaître, c’est-à-dire connaître pour soi, la publicité du sens et, avec elle, la signification de toute chose publique (au sens de générale, relevant d’un entendement commun).

C’est l’aptitude humaine à inventer collectivement des symboles externes innovateurs et dynamiques que le champ de la linguistique appelle signification. Sans la signification comme aptitude initiale et primaire sous-jacente au langage humain et à toute cognition humaine, il n’y aurait pas de mémoire collective non-héréditaire11.

Le caractère nécessairement public de la signification (CP 4.551) fonde la liberté inhérente à l’activité sémiotique12, activité que l’on peut réduire à deux pôles, qui sont aussi deux temps consécutifs du raisonnement logique : 1) la mise en relation, sous une forme propositionnelle, d’unités définies inanalysables autrement que dans leur mise en relation, c’est-à-dire dans la combinaison qui informe le complexe signifiant, ou signe, par lequel s’organise leur effectivité communicationnelle ; et 2) l’examen critique des fondements logiques de cette mise en relation propositionnelle et sa confrontation à l’expérience, laquelle garantit la reproductibilité de la proposition, c’est-à-dire sa généralité, et sa vérité.

Y a-t-il activité plus libre qui soit plus contrainte? Y a-t-il activité plus contrainte qui soit plus réjouissante? Peirce ne qualifiait pas la sémiotique de doctrine pour rien : elle est d’abord une profession de foi, une éthique ou une méthode ensuite, qui procède de cette foi – la foi en ce qu’une vérité peut être trouvée, que la signification nous est accessible et qu’on peut y prêter foi, c’est-à-dire croire en elle, puisqu’elle est de sens commun –, elle est enfin l’expression la plus vigoureuse d’un amour profond de la liberté : celle par laquelle vient à l’esprit l’ordre des lois qui fondent la vérité dont on peut faire l’expérience. Remarquons au passage qu’elle n’a rien d’ésotérique ou de transcendantal, cette vérité, puisque j’en ai donné la formule analytique au paragraphe précédent.
 

La liberté se relaye et se défend

Ainsi, au Cygne noir, suivons-nous cette ligne éthique, ou programme d’action, qui consiste tout à la fois en un don de liberté et en une défense de la liberté. Expliquons-nous. Faire don de liberté, cela paraît paradoxal, voire impossible : s’il y a bien quelque chose qui ne se donne pas, fondamentalement, c’est sans doute la liberté. Car il n’est pas question ici de la liberté que le maître « donne » (ou rend) à l’esclave en l’affranchissant, mais de la liberté de pensée, qui croît à l’exercice et qui se précise sous la contrainte de la logique. Ainsi donnons-nous, ou relayons-nous, cette liberté – aux auteurs avec qui nous collaborons d’abord, à nos lectrices et lecteurs ensuite –, car nous défendons l’importance de la logique par laquelle seule peut s’établir et se diffuser la connaissance publique reconnue comme vraie. Défense de la liberté ensuite, car nous croyons fermement que la possession des moyens de production libère non pas des contraintes matérielles, ni même idéelles, inhérentes à l’activité productive – en l’occurrence la fabrication et la mise en circulation de numéros d’une revue scientifique « d’exploration sémiotique » –, mais qu’elle responsabilise les producteurs-ouvriers (le travail intellectuel et administratif est aussi le fait, en dernière analyse, de la combustion de calories), c’est-à-dire qu’elle les contraint non plus à se complaire sous le joug d’une loi arbitraire par rapport à laquelle s’assujettir correspond à ne pas défendre la valeur d’autres possibles, mais les force à redéfinir sans cesse, et scrupuleusement, le cadre de leur activité professionnelle, sa fin et ses moyens, et, à travers ce souci permanent, les amène à mieux estimer la valeur de cette activité. La reconnaissance de cette valeur est le moteur de notre liberté académique, à défendre et à valoriser, car elle seule donne sens à notre emploi du temps, trop souvent structuré par des contraintes arbitraires qui minent la joie que nous devrions pourtant prendre, d’abord à reconnaître la chance que nous avons de jouir de cette situation qui est la nôtre, sémioticiennes et sémioticiens s’adonnant au jeu de l’enquête13, ensuite à produire de la valeur à travers le partage de nos recherches. Il s’agit là d’une production d’un type très particulier, dont la valeur ne se mesure qu’à l’aune de la vérité, c’est-à-dire de l’acuité propositionnelle qui conduit l’interprétation juste.

Cette valeur de vérité, c’est la faculté critique qui permet de la reconnaître. Elle n’est pas due à la cohérence interne d’un raisonnement abstrait exempt de toute possibilité de vérification empirique, car, comme l’explique Clifford Geertz (dans le cadre de l’anthropologie culturelle),

la cohérence ne peut être le test majeur de la validité d’une description […] Les systèmes culturels doivent présenter un degré minimal de cohérence, sinon nous ne les appellerions pas des systèmes ; et, par l’observation, ils en présentent normalement bien plus que moins. Mais il n’y a rien de plus cohérent que l’illusion d’un paranoïaque ou l’histoire d’un charlatan. […] Une bonne interprétation de n’importe quoi – un poème, une personne, une histoire, un rituel, une institution, une société – nous mène au cœur de ce qu’elle interprète. Lorsqu’elle ne fait pas cela, mais qu’elle nous mène ailleurs à la place – dans l’admiration de sa propre élégance, de la ruse de son auteur ou de la beauté de l’ordre euclidien – elle peut avoir des charmes intrinsèques, mais elle représente autre chose que ce que la tâche […] demandait d’accomplir14.

Une bonne description, ou analyse, permet idéalement d’expliquer un phénomène différencié, un  signe particulier, que celui-ci soit matériel ou non, signe dont la signification définie ne dépend que partiellement du modèle par lequel elle est rendue. Si ce modèle doit s’accorder à la logique, la signification, elle, doit s’accorder à l’expérience, dont dépend la validité du résultat obtenu.

Comme nous avons tous l’expérience des signes – c’est là notre condition inaliénable –, la reconnaissance de la valeur des significations proposées dans les articles qui suivent, en principe, est accessible à toutes et à tous. Mais évidemment, le vocabulaire et la complexité des problèmes abordés dans chacun d’eux restreignent forcément leur compréhension. Notre travail n’en est pas un de vulgarisation, pas plus qu’il ne trouve sa fin dans l’esthétisation de la pensée ; il est motivé par la seule exigence d’intelligibilité, qui fonde sa pertinence. C’est sous le coup de cette loi que notre liberté se déploie, elle est la condition sine qua non et la raison d’être de cette revue. Quant à sa fin, simplement, c’est d’être lue.

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Le premier article de ce numéro est une traduction : La liberté sémiotique : une force émergente15. La version française de ce texte, qui fut publié à l’origine dans un ouvrage collectif de langue anglaise, a été établie en collaboration avec l’auteur, le professeur danois Jesper Hoffmeyer. Nous avons jugé bon d’inclure cet article dans le présent numéro pour au moins deux raisons : 1) une approche biosémiotique y est développée afin de surmonter certains problèmes inhérents à la synthèse évolutive en sciences biologiques actuelles, en particulier en ce qui a trait au problème de l’intentionnalité naturelle ; et 2) un des corollaires importants de cette approche est la mise à l’avant-plan d’une conception très particulière de la liberté. Une troisième raison, qui se rapporte à la première, pourrait encore être invoquée : l’absence quasi totale de développement de la recherche biosémiotique en langue française nous a menés à croire que non seulement il était opportun d’ouvrir cette voie, mais qu’en plus, il était grand temps de le faire. À l’intérieur de ce cadre théorique particulier, pour Hoffmeyer, la liberté sémiotique correspond au niveau de sophistication interprétative qu’une espèce donnée manifeste en vertu de sa constitution spécifique, qui lui permet de s’adapter aux facteurs environnementaux et aux autres espèces qui se trouvent dans son milieu et qui forment ses interlocuteurs au sein d’une communication naturelle incessante. Cette liberté sémiotique dont se dote une espèce est supposée lui procurer un avantage du point de vue de la valeur sélective. Différents résultats expérimentaux sont repris et discutés pour appuyer cette thèse. Hoffmeyer est un pionnier et un ardent défenseur de cette branche foisonnante des études sémiotiques qu’est la biosémiotique. Ses théories sont principalement ancrées dans la sémiotique peircienne. Il est intéressant dès lors de mesurer la valeur du rapprochement entre, d’une part, les implications, sur sa sémiotique, du fondement évolutionniste précoce de Peirce, qui fut très tôt un darwinien convaincu, et, de l’autre, les problèmes retors que ne permet pas de régler la synthèse néordarwinienne, dominante aujourd’hui. En vertu de ce rapprochement, l’apport des théories sémiotiques pour penser la communication interspécifique non humaine fournit certaines pistes de solution non négligeables.

Dans La critique de la valeur à l’ère du sémiocapitalisme16, Fabien Richert propose une lecture croisée de deux courants de pensée contemporains s’attardant à l’impact de l’économie capitaliste sur la vie quotidienne des individus qui y évoluent et les contraintes qu’imposent les médiations sémiotiques non symboliques qui structurent celle-ci. Si les penseurs du sémiocapitalisme œuvrent surtout à prolonger les idées à visée transformative de Félix Guattari en ce qui a trait aux formes d’émancipation possibles à l’intérieur du Capitalisme Mondial Intégré, les penseurs de la théorie de la valeur façonnent quant à eux une minutieuse relecture des thèses de Marx dans l’optique de renouveler le discours marxiste et de valoriser sa pertinence au regard de notre contexte social contemporain. Le rapprochement qu’effectue Richert n’est pas anodin, car si le courant sémiocapitaliste présente plusieurs attraits du point de vue de la recherche sémiotique, il comporte aussi certaines failles importantes en ce qui a trait à l’acuité des thèses qu’il développe en regard des catégories marxistes du travail, de la marchandise et de la valeur, failles que l’auteur identifie nettement. Ainsi propose-t-il certaines pistes pour initier un dialogue entre les deux courants, dialogue devant permettre de dépasser le cloisonnement actuel afin de nourrir la recherche et la mise en place de nouvelles formes de résistance face aux modes de subjectivation que développe le capitaliste contemporain.

Le capitalisme tel que nous le vivons aujourd’hui dépasse largement le seul cadre de la doctrine économique. Il est une des composantes fondamentales de toutes les cultures occidentales (et de nombreuses autres au-delà de l’Occident), sinon leur principale caractéristique commune. Ainsi le capitalisme, en tant que facteur prédominant au sein de nos cultures mondialisées contemporaines, façonne-t-il sans doute tout autant nos catégories et nos programmes d’action aujourd’hui que n’a pu le faire le christianisme en Europe au Moyen Âge et après. Mais culture et religion s’opposent-elles vraiment? C’est à ce problème que s’attarde Kevin B. Shelton dans La religion et la culture à l’épreuve de la sémiosphère : élucidation d’un faux dilemme17. Comme l’indique son titre, le débat sur la hiérarchisation des systèmes symboliques de la religion et de la culture y est abordé de front pour y être dissout. L’emploi que l’on fait aujourd’hui des mots « culture » et « religion », leur sémiose historique et leur agencement dialectique y sont analysés au regard d’une synthèse effectuée entre les thèses de Clifford Geertz sur l’ethos et celles de Juri Lotman sur la sémiosphère. À l’issue de cette synthèse, l’auteur parvient à établir des conclusions aptes à désengager un débat qui, autrement, risquerait de s’enliser sans fin. Surtout, en mettant en relief certaines difficultés éthiques et scientifiques soulevées par l’usage actuel de ces mots, Shelton montre la pertinence de l’approche sémiotique, dont la lunette multifocale permet de développer une analyse schématique se déployant du niveau le plus fin jusqu’au plus général, marquant les points de passage légitimes aussi bien que les défenses indues en ce qui a trait à la priorité d’un plan de signification sur un autre, c’est-à-dire d’une sémiosphère sur une autre. Ce texte est le fruit d’une traduction collective impliquant trois sémioticiens, dont l’auteur de la version originale. La traduction survient dix ans après la première publication en langue anglaise de l’article. Ce fut l’occasion d’une révision minutieuse, qui rend à cette version française de l’article son caractère définitif. Elle serait plus juste, plus approfondie et donc plus pertinente, aux dires de l’auteur lui-même.

Le texte qui clôt ce quatrième numéro n’est pas une traduction, mais il en traite. En effet, la question de la traduction, de sa pratique pour être plus exact, y est appréhendée du point de vue de ses agents, traductrices et traducteurs, en tant qu’ils en remplissent la fonction, laquelle serait régie par une historicité paradigmatique que la peur de mourir définit. Cet article à lui seul pourrait justifier le sous-titre de cette revue, car le qualificatif d’« exploration sémiotique » lui sied très bien. Thanatographie d’Étienne Dolet : spéculer sur la liberté en traduction, la modernité et la crainte de mourir18, tel en est le titre voulu par son auteur, René Lemieux. Comme ce titre l’indique, il est question, dans cet article, d’Étienne Dolet, et particulièrement des raisons ayant mené à sa condamnation au bûcher. Ces raisons sont étroitement liées à la liberté dont il se serait prémuni en traduisant un texte apocryphe de Platon. Il s’agit, à travers l’anecdote de la mort de Dolet, de mesurer l’impact de sa sentence sur les droits des traducteurs après lui. Lemieux fait de Dolet l’emblème, ou le point liminaire, de la Modernité, qui marquerait un point de rupture en traduction. En effet, la Modernité aurait donné lieu à une « fonction traducteur » des plus contraintes, qui pose la règle de subordination de la traductrice d’un texte par rapport à l’auteur du texte original qui est traduit. L’exergue placé en tête de l’article doit servir de guide dans cette exploration. La citation en est de Deleuze et se lit comme suit : « Il ne faut se contenter ni de biographie ni de bibliographie, il faut atteindre à un point secret où la même chose est anecdote de la vie et aphorisme de la pensée. » Pour Lemieux, ce point secret serait emblématisé par la condamnation de Dolet, qui, à titre exemplaire, alimente la peur de mourir et limite d’autant la liberté à travers laquelle s’exerce la traduction moderne.

Il est évident que ces quatre textes forment un ensemble somme toute hétéroclite, mais chacun à sa manière explore et approfondit un sous-ensemble signifiant très précis se rapportant au thème de la liberté, que nous avons choisi pour ce numéro. En accord avec les principes éditoriaux partagés dans la première partie de ce texte introductif, nous sommes convaincus de l’importance et de la pertinence de chacun d’eux. Pris individuellement, ces articles éclairent chacun des problèmes précis et développent une pensée critique forte ; rassemblés, ils fournissent un certain nombre de définitions de nature à faire croître une compréhension sémiotique affinée de la liberté.

 

  • 1. Un temps qui ne s’accorde pas à l’impératif de publication (l’absurdité que représente le publish or perish) auquel nous refusons de donner prise. Nous croyons d’ailleurs que le déclin de la reconnaissance du travail d’édition critique en milieu scientifique est symptomatique à cet égard et qu’il est corrélé au déclin de la qualité de la recherche publiée. Notre position est fermement ancrée dans notre volonté de redresser cette situation à la hauteur de nos moyens, en n’imitant pas les formes nocives en place, mais en valorisant plutôt le temps long, la réécriture dans une optique collaborative et la distance critique à chaque étape d’un processus au terme duquel la recherche publiée, enrichie du fait de ce mûrissement imposé, fonde l’exigence d’un lectorat aguerri.
  • 2. C. S. PEIRCE, The Collected Papers of Charles Sanders Peirce, vols 1-6 : C. Hartshorne & P. Weiss (dir.), Cambridge (MA), Harvard University Press, 1931-1935 ; vols 7-8 : A. W. Burks (dir.), même éditeur, 1958, § 2.147 (je traduis). Les prochaines références aux Collected Papers seront indiquées dans le corps du texte par l’abréviation CP suivie du numéro de section. Toutes les traductions seront les miennes.
  • 3. Cette émission portait le titre de Беседы о русской культуре, ou Discussions sur la culture russe. Extrait tiré de A. NELK (dir.), Lotmani maailm (Lotman’s World). Production : Ruut & Eesti Filmi Sihtasutus (Estonian Film Institute). Distribution vidéo (DVD) : Brooklyn, Icarus Films, 2009 [2008]. Russe/estonien/anglais, noir & blanc et couleur, 57 minCitation prononcée à 14m55s, retraduite depuis l’anglais (sous-titres).
  • 4. En effet, pour lui, la notion de choix, du point de vue de l’individu (ou du spectateur), se réduit à une pure illusion. Même si la nature incertaine, hasardeuse, du futur rend potentiellement signifiante toute chose considérée, rétrospectivement, l’inaliénable historicité cooccurrente à l’action sélective réduit ce potentiel signifiant indéfini à un continuum unique et défini. « Le choix futur se réalise comme un hasard. C’est pourquoi il a un très grand degré d’informativité. Le moment du choix est en même temps une amputation des voies qui resteront potentielles et le moment où le lien causal des phénomènes retrouve sa place. […] Le moment de l’épuisement de l’explosion est le pivot de tout le processus. Dans la sphère historique, ce moment n’est pas seulement le point de départ du développement futur mais aussi le lieu de la connaissance de soi : ici sont branchés les mécanismes de l’histoire destinés à expliquer ce qui s’était passé. Le développement ultérieur nous ramène déjà, dans notre conscience, au point initial de l’explosion. Le passé reçoit une nouvelle existence, en se reflétant dans la conscience du spectateur. L’événement se transforme radicalement : ce qui s’est passé accidentellement […] se présente comme une possibilité unique. Dans la conscience du spectateur, l’imprévisibilité cède la place à la régularité. De ce point de vue, le choix est fictif, puisqu’“objectivement” il était déjà préfiguré par tout lien causal des événements précédents. » J. LOTMAN, L’explosion et la culture, trad. du russe par I. Merkoulova, révisé par J. Fontanille, Limoges, PULIM, 2005 [1992/2000], p. 37-38.
  • 5. « La théorie picturale des Dicisignes de Peirce implique que les faits en réalité ont déjà la structure du Dicisigne qui peut les représenter. » F. STJERNEFLT, Natural Propositions. The Actuality of Peirce’s Doctrine of Dicisigns, Boston, Docent Press, 2014, p. 94-95, note 36. Pour cette citation et les suivantes tirées de cet ouvrage, je traduis. « Les états-de-choses, ou faits, pour Peirce sont des structures de la réalité, distincts des simples sous-ensembles de réalité. » (p. 74) « Ce qu’on appelle un “fait” est quelque chose qui a la structure d’une proposition, mais dont on suppose qu’il est un élément de l’univers lui-même. » C. S. PEIRCE, « Kaina Stoicheia » (1904), reproduit dans The Essential Peirce, Volume 2 (1893–1913), textes rassemblés et édités par le Peirce Edition Project, Bloomington, Indiana University Press, 1998, p. 304 (je traduis). Sur la distinction entre faits réels et réalité chez Peirce, cf. F. STERNFELT, Natural Propositionsop. cit., § 3.8 « Facts as Truth-makers of Dicisigns », p. 72-75.
  • 6. En tant que proposition signifiante, la loi est, minimalement, le témoin, ou l’indice, d’une manifestation répétée et abstraite, d’une régularité. D’un point de vue performatif, rien de réellement nouveau ne survient jamais sans que ne se brise ou ne s’ébrèche une habitude d’action ou d’observation.
  • 7. A. DE TIENNE, « Why Semiotics? A Question Requiring a Fundamental Answer for Peirce’s Sake », The American Journal of Semiotics, vol. 31, no 3-4, 2015, p. 167-181, spéc. 178 (je traduis).
  • 8. Ibid.
  • 9. « Ξυνὸν δὲ μοί ἐστιν, ὁππόθεν ἄρξωμαι· τόθι γὰρ πάλιν ἵξομαι αὖθις. » Parménide d’Élée, De la nature, V.
  • 10. Cf. F. STJERNFELT, Natural Propositionsop. cit., § 2.3 : « Peirce’s Anti-Psychologism », p. 24-35 ; A. DE TIENNE, L’Analytique de la représentation chez Peirce. La genèse de la théorie des catégories, Bruxelles, Publications des Facultés universitaires Saint-Louis, 1996, p. 144-145.
  • 11. E. ANDREWS, « The importance of Lotmanian semiotics to sign theory and the cognitive neurosciences », Sign System Studies, vol. 43, no 2-3, 2015, p. 347-364, spéc. 356 (je traduis).
  • 12. Dans son plus récent ouvrage paru en anglais, Frederik Stjernfelt s’attarde à définir la « publicité » de la pensée (donc de la signification) sous la forme de la généralité : « Cette généralité est ce qui rend possible l’usage [répété] d’un signe en un sens identique – général –, tandis que les usagers individuels sont libres d’enjoliver leurs usages grâce à la richesse des associations de leur imagerie mentale individuelle (comme on remplit les blancs au cours de la lecture littéraire d’après Ingarden) sans que cette imagerie en aucune façon ne constitue la signification – l’identité de la signification dans le langage étant garantie par le succès de la communication intersubjective, la référence et l’action. La répétition à l’identique des signes et de leurs significations n’est possible qu’en vertu du fait qu’ils sont des objets généraux […] » Natural Propositionsop. cit., p. 44. Peirce lui-même écrit : « Non seulement la pensée se trouve-t-elle dans le monde organique, c’est là qu’elle se développe. Mais comme il ne peut y avoir de Général sans Instances l’incorporant, il ne peut y avoir de pensée sans Signes. » CP 4.551.
  • 13. Une activité combinant la liberté la plus élémentaire du jeu et la contrainte la plus stricte de la logique ; l’enquête sémiotique mélange le « musement », qui est « Jeu Pur », et les lois du raisonnement, seules capables de structurer le jeu et de l’orienter vers sa fin, car le « Jeu Pur n’a pas de règles, hormis la loi de la liberté elle-même » CP 6.458.
  • 14. C. GEERTZ, The Interpretation of Culture. Selected Essays, New York, Basic Books, 1973, p. 18 (je traduis).
  • 15. J. HOFFMEYER, « La liberté sémiotique : une force émergente », trad. de l’anglais par S. Levesque, Cygne noir, no 4, 2016. En ligne : <http://revuecygnenoir.org/numero/article/liberte-semiotique-force-emergente>.
  • 16. F. RICHERT, « La critique de la valeur à l’ère du sémiocapitalisme », Cygne noir, no 4, 2016. En ligne : <http://revuecygnenoir.org/numero/article/critique-valeur-semiocapitalisme>.
  • 17. K. B. SHELTON, « La religion et la culture à l’épreuve de la sémiosphère : élucidation d’un faux dilemme », trad. de l’anglais par K. Chagnon, S. Levesque & K. B. Shelton, Cygne noir, no 4, 2016. En ligne : <http://revuecygnenoir.org/numero/article/religion-culture-semiosphere>.
  • 18. R. LEMIEUX, « Thanatographie d’Étienne Dolet : spéculer sur la liberté en traduction, la Modernité et la crainte de mourir », Cygne noir, no 4, 2016. En ligne : <http://revuecygnenoir.org/numero/article/dolet-liberte-traduction>.
Bibliographie 

ANDREWS, Edna, « The importance of Lotmanian semiotics to sign theory and the cognitive neurosciences », Sign System Studies, vol. 43, no 2-3, 2015, p. 347-364.

DE TIENNE, André, L’Analytique de la représentation chez Peirce. La genèse de la théorie des catégories, Bruxelles, Publications des Facultés universitaires Saint-Louis, 1996.

—, « Why Semiotics? A Question Requiring a Fundamental Answer for Peirce’s Sake », The American Journal of Semiotics, vol. 31, no 3-4, 2015, p. 167-181.

GEERTZ, Clifford, The Interpretation of Culture. Selected Essays, New York, Basic Books, 1973.

HOFFMEYER, Jesper, « La liberté sémiotique : une force émergente », trad. de l’anglais par S. Levesque, Cygne noir, no 4, 2016. En ligne : <http://revuecygnenoir.org/numero/article/liberte-semiotique-force-emergente>.

LEMIEUX, René, « Thanatographie d’Étienne Dolet : spéculer sur la liberté en traduction, la Modernité et la crainte de mourir », Cygne noir, no 4, 2016. En ligne : <http://revuecygnenoir.org/numero/article/dolet-liberte-traduction>.

LOTMAN, Jouri M., L’explosion et la culture, trad. du russe par I. Merkoulova, révisé par J. Fontanille, Limoges, PULIM, 2005 [1992/2000].

NELK, Agne (dir.), Lotmani maailm (Lotman’s World). Production : Ruut & Eesti Filmi Sihtasutus (Estonian Film Institute). Distribution vidéo (DVD) : Brooklyn, Icarus Films, 2009 [2008]. Russe/estonien/anglais, noir & blanc et couleur, 57 min.

PEIRCE, Charles S., The Collected Papers of Charles Sanders Peirce, vols 1-6 : C. Hartshorne & P. Weiss (dir.), Cambridge (MA), Harvard University Press, 1931-1935 ; vols 7-8 : A. W. Burks (dir.), même éditeur, 1958.

—, The Essential Peirce, Volume 2 (1893–1913), textes rassemblés et édités par le Peirce Edition Project, Bloomington, Indiana University Press, 1998.

RICHERT, Fabien, « La critique de la valeur à l’ère du sémiocapitalisme », Cygne noir, no 4, 2016. En ligne : <http://revuecygnenoir.org/numero/article/critique-valeur-semiocapitalisme>.

SHELTON, Kevin B., « La religion et la culture à l’épreuve de la sémiosphère : élucidation d’un faux dilemme », trad. de l’anglais par K. Chagnon, S. Levesque & K. B. Shelton, Cygne noir, no 4, 2016. En ligne : <http://revuecygnenoir.org/numero/article/religion-culture-semiosphere>.

STJERNEFLT, Frederik, Natural Propositions. The Actuality of Peirce’s Doctrine of Dicisigns, Boston, Docent Press, 2014.

Pour citer cet article 

LEVESQUE, Simon, « Des joies et des difficultés inhérentes à la défense de la liberté académique d’un point de vue sémiotique. Introduction au 4e numéro du Cygne noir », Cygne noir, no 4, 2016. En ligne : <http://revuecygnenoir.org/numero/article/liberte-academique-semiotique> (consulté le xx/xx/xxxx).

À propos de l'auteur·e 

Simon Levesque est doctorant en sémiologie à l'Université du Québec à Montréal. En savoir plus sur Simon Levesque