Les aléas de la subjectivité sous le sémiocapitalisme : Félix Guattari et le potentiel politique des hybrides humains-machines

Auteur·e 
Gary GENOSKO
Résumé 

Félix Guattari a développé une approche sémiotique mettant en évidence l’idée suivant laquelle le capitalisme usine des subjectivités spécifiques aux différents âges de la vie. Ce texte poursuit cette réflexion portant sur les modes de production de la subjectivité à l’ère de l’informatique planétaire. Il rappelle dans un premier temps l’influence de l’approche de Guattari dans les travaux du philosophe Franco Berardi, lequel a forgé le concept de « sémiocapitalisme » pour désigner une forme de capitalisme opérant sémiotiquement. L’idée même de sémiocapitalisme invite à mener des réflexions sur les nouvelles formes d’exploitation cognitives liées à un travail immatériel qui tend à brouiller la frontière entre le travail et les loisirs et à faire de la subjectivité des travailleurs la matière première des « sémio-marchandises ». Ces réflexions donnent alors l’occasion d’interroger la subjectivité humaine d’un point de vue machinique, c’est-à-dire comme un processus fait de coupures et de connexions capables aussi bien de reproduire que de subvertir la spirale de l’auto-élaboration capitaliste. Ce texte discute aussi du fait que l’accentuation tendancielle de l’hybridation humain-machine n’apparaît pas forcément comme le moyen par lequel le sémiocapitalisme renforce ses capacités de saisie des modes de subjectivation, mais comme l’occasion inespérée de s’émanciper des modalités actuelles de l’assujettissement capitaliste et de développer une proto-altérité machinique.

Ce texte est la traduction d’une conférence donnée par l’auteur sous le titre « The Vagaries of Capitalist Subjectivity » dans le cadre de la séance « Politics, Economy and Culture in the Society of Affect: Is There any Future for Global Capitalism? » du colloque The Cultural Typhoon tenu à l’Université Ryokoku de Kyoto, les 23 et 24 juin 2018. La présente traduction française a été réalisée par Simon Levesque et Fabien Richert.

 

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Texte intégral 

À la fin des années 1980, alors que l’informatisation s’accroît et qu’émerge la société connectée sous l’égide de l’infocapitalisme, une tendance liée à la production de la subjectivité a été identifiée de manière critique par Félix Guattari. Celui-ci a défini la subjectivité comme le produit croisé de la génération du savoir et de sa dissémination par le truchement des industries culturelles à l’intérieur d’un cadre plus large où la sensibilité et la sociabilité sont raffinées et renforcées, de connivence avec les mécanismes économiques en place, par des normes juridiques et des innovations technoscientifiques1. La perspective sémiotique de Guattari a permis d’avancer l’idée que le capitalisme usinait des subjectivités spécifiques aux différents âges de la vie. À travers un processus de domestication opaque, le capitalisme chercherait tout particulièrement à conformer un certain nombre d’attributs singuliers infrapersonnels apparemment anodins aux modèles dominants de l’identité sociale. Les efforts qu’a fournis Guattari pour catégoriser et historiciser les types de subjectivité émergents à cette époque – sujets sériels, ou employés salariés ; sujets précaires, sans emploi ou peinant à trouver de l’emploi ; sujets élites, dirigeants d’entreprises ou appartenant à des familles fortunées – ont ouvert la voie à une interrogation plus fine en ce qui a trait aux modalités de la subjectivation à l’âge de l’informatique planétaire et aux effets de celle-ci sur la structuration des classes sociales. Guattari a bien vu qu’une forme de travail hautement cognitif et communicationnel allait être de plus en plus valorisée2.

À partir des analyses de Guattari, Franco Berardi a proposé le terme « sémiocapitalisme » pour désigner une forme de capitalisme opérant sémiotiquement. Au-delà des efforts déployés par Guattari pour définir les subjectivités inhérentes au capitalisme mondial intégré (CMI)3, Berardi a poursuivi l’interrogation amorcée par celui-ci à l’effet que la valeur devait être repensée en dehors d’un principe général d’équivalence4. Berardi a développé sa théorie à l’époque de la bulle Internet, dans la deuxième moitié de la décennie 1990. Il a tâché de décrire un processus de génération de plus-value qui serait disjoint à la fois de la main-d’œuvre et des lieux de production au sens industriel usité de ces termes. En rapprochant deux phénomènes cooccurrents, Berardi a théorisé pour la première fois ce qu’il a appelé l’info-travail. Ce concept désigne : (1) la fragmentation du travail, désormais exécuté par une main-d’œuvre dominée par un phylum machinique globalisé, et (2) la capacité du réseau numérique de susciter une main-d’œuvre hautement qualifiée à n’importe quelle heure et depuis n’importe quel point nodal du réseau, et ce, en vue essentiellement de combiner et de recombiner des fragments sémiotiques quelconques. Parce que les travailleurs du secteur informatique ont eu tendance à brouiller la frontière entre le travail et les loisirs, faisant souvent de leurs activités professionnelles une affaire personnelle, le cycle de production dans ce secteur a cessé de correspondre aux heures de travail usitées pour correspondre toujours davantage au moment exact de la demande. La mise en relation de la pulvérisation du travail fourni par la main-d’œuvre (répartie sur toute la planète), d’une part, et de l’atomisation du temps (en paquets liés à la demande), de l’autre, constitue le fondement même du sémiocapitalisme selon Berardi. Et c’est aussi ce qui détermine son caractère inhumain selon lui. Berardi a vu dans l’exploitation du travail cognitif une forme de subjectivation machinique liée à l’Internet et à la téléphonie cellulaire. En un certain sens, les téléphones portables auraient contribué à réaliser « le rêve du capital : absorber un maximum d’atomes de temps au moment exact où le cycle productif le demande. De cette façon, les [info-]travailleurs offrent leur journée entière au capital, mais ne sont payés que pour le moment durant lequel leur temps est cellularisé5 ».

À l’époque de la bulle Internet et de la subjectivité informatiquement machinée, l’auto-entrepreneuriat cognitif marque un recul : non seulement les auto-entrepreneurs exploitent-ils leurs propres capacités intellectuelles afin d’accroître la subjectivation, mais ce faisant ils accroissent aussi l’exploitation de leur propre force de travail. Maurizio Lazzarato a suggéré que l’auto-entrepreneuriat rendait l’individu à la fois maître et esclave, c’est-à-dire à la fois sujet d’énonciation (sujet produit par le discours) et sujet d’énoncé (première personne grammaticale)6. L’auto-organisation et l’auto-exploitation seraient ainsi fondamentalement intriquées, et cette intrication serait une caractéristique majeure du travail immatériel.

Les propositions de Berardi et de Lazzarato partagent une même hypothèse : « le sémio-capital est un capital-flux qui se coagule en artéfacts sémiotiques sans pour autant se matérialiser7. » Ici, la description berardienne de la production sémiocapitaliste et l’hypothèse de Lazzarato sur le travail immatériel forment une vision commune d’une subjectivité capitaliste fortement usinée. Selon cette vision, un relais humain-machine existe entre le réseau et les travailleurs autonomes, et ce relais forme un nœud dans un processus de communication où les capacités créatives infrapersonnelles sont exploitées à la demande. L’hypothèse du travail immatériel, qui concerne à la fois le processus de production et le produit du travail, doit être comprise comme une tendance et non comme un absolu. D’après Berardi, la production sémiocapitaliste a comblé le fossé existant entre l’exécution et l’innovation : elle a différé le moment de la matérialisation en priorisant la production de simulations pouvant être actualisées matériellement dans le futur. Des signes, des syntaxes et des codes visuels sont manipulés et combinés virtuellement ; au nom de l’innovation constante, une exigence de flexibilité et de fluidité est imposée aux auto-entrepreneurs du numérique par l’entremise de formats réticulaires – logiciels, plateformes ou modèles informatiques – qui cadrent, capturent et commandent des fragments sémiotiques dans l’exploitation des productions virtuelles réparties dans le réseau. La main-d’œuvre, qui se trouve précarisée parce que pulvérisée, n’interagit plus que machiniquement avec un processus de production sémiotisé largement dématérialisé8.

Mais il demeure une forme de travail qui fait exception : la coagulation, qui désigne une médiation graduée de l’informe, une sémiotique d’actualisation centrifuge, tranquille et visqueuse, ayant la particularité de préserver une part d’inactualité dans le processus de production. De manière générale, on peut dire que les « sémioproduits » – les marchandises issues de la production sémiocapitaliste telle que définie par Berardi – coagulent. Évidemment, la coagulation est un terme connoté qui rappelle l’explication marxienne de la valeur-travail coagulée dans les marchandises. Or, la coagulation du travail comme substance de la valeur se réconcilie difficilement avec l’atomisation du temps de travail, qui s’avère en fait assez proche du non-travail. À l’ère des Mechanical Turks d’Amazon9, il est de moins en moins évident que le temps de travail se traduise en unités temporelles objectives. La différence entre la valeur et le temps de production devient intangible : « le travail crée de la valeur par des voies qui sont de plus en plus difficilement rattachables à des quantas temporels », bien que dans certaines marchandises le temps de travail coagulé apparaisse encore comme un « paramètre mineur », écrivent Adam Arvidsson et Elanor Colleoni10.

Marx a brillamment théorisé les rapports de continuité entre, d’une part, la sublimation – la volatilisation de la solidité bourgeoise comme destin de classe, d’après le projet communiste – et, de l’autre, la coagulation – la quantité de temps de travail coagulé dans une marchandise considérée comme une valeur d’échange. Cependant, les théories récentes sur le sémiocapitalisme font apparaître plus clairement à quel point le temps de travail est devenu problématique : le temps de travail moyen nécessaire est-il connaissable? La valeur peut-elle être mesurée? Le travail humain est-il seulement cohérent? Après tout, le sémiocapitalisme veut contraindre la subjectivité à s’énoncer de plus en plus machiniquement, subsumant toute activité cognitive sous l’égide d’une désignation unique de la valeur ramenant toutes les formes de valorisation à la plus-value. En tant qu’opérateur sémiotique, le capitalisme cherche à canaliser l’implosion de la valeur pour en faire le matériau brut de la subjectivité : ce faisant, il empoisonne ainsi l’invention machinique, il opacifie les passages transversaux et fait régresser la polyvocité énonciative en une norme sémiologique unique. Ainsi désormais, défend Lazzarato, un produit immatériel se réduit à « un processus immédiat de valorisation » lorsque considéré en tant que simple tâche cognitive, à l’exemple de cliquer, naviguer ou fournir des termes de recherche dans le but d’analyser et de classer des valeurs11.

Quelles sont les conséquences de penser quelque chose d’aussi intime, intérieur, central et centralisant que la subjectivité humaine (l’individualité, la personne) dans un vocabulaire d’usines et de machines? Quelle place reste-t-il pour la subjectivité lorsque celle-ci ne se présente plus comme le noyau dur donnant sens à la conscience, mais comme une simple pièce mécanique prise dans un grand assemblage de composantes? Dans L’Anti-Œdipe, Gilles Deleuze et Félix Guattari caractérisent la subjectivité comme un « résidu », un « appendice », ou encore une « pièce dans la machine ». La machine déplace la subjectivité depuis le centre vers la périphérie, elle crée « un étrange sujet, sans identité fixe […] naissant des états qu’il consomme12 ». Un sujet résulte d’une sorte de coupure, il est un résidu. Comme l’écrivent Deleuze et Guattari, « [l]a troisième coupure de la machine désirante est la coupure-reste ou résidu, qui produit un sujet à côté de la machine, pièce adjacente à la machine13 ». Un tel sujet se trouve dans une position de contiguïté, il est une pièce parmi les pièces, et une pièce elle-même composée d’autres pièces, sans identité personnelle spécifique.

La subjectivité ainsi conçue est un processus machinique fait de coupures et de connexions ; elle n’est pas un point, elle n’est pas intérieure, elle ne correspond ni à l’esprit ni à une personne. La subjectivité est extérieure, projetée par centrifugation, hors du centre consacré de l’individualité présumée souveraine et de l’ego. Elle existe au-delà des actes d’un ego transcendantal constitué, doué d’autorité et pouvant prétendre à la vérité ; elle est étrangère à la condition d’être pensant sanctifié par la philosophie cartésienne. À la place, des sensations existent là où la pensée s’imaginait régner en maître, et avec elles s’installent l’incertitude, l’imperfection et les extensions actives et passives de la subjectivation.

S’éloigner des philosophies concevant un sujet intérieur comme essence unique ou comme état de conscience unificateur implique une forme de sous-traitance, une externalisation des processus de subjectivation en un champ plus vaste, économique et mondialisé. Étant entendu que les subjectivations ne peuvent être séparées des relations économiques auxquelles elles sont indexées, certaines fonctions spécifiques de ces relations sont inévitablement et littéralement sujettes à la sous-traitance externalisée : des pièces de la machine seront produites ailleurs. La subjectivité sous-traitée, résultant de prises de décision automatisées, générées algorithmiquement, est le degré extrême et final de la subjectivité capitaliste à l’ère de l’intelligence artificielle.

Les variétés de la subjectivité se rattachant au modèle sémiocapitaliste esquissé jusqu’ici n’épuisent pas les processus de subjectivation résultant d’une poussée hors de l’identité normalement contrainte par des marqueurs sociologiques et philosophiques définis. Ultimement, si l’on en croit Guattari, Berardi et Lazzarato, la subjectivité n’est pas condamnée à reproduire la spirale de l’auto-élaboration capitaliste. Alors que l’interface entre les humains et les machines continue de se complexifier, les métissages humains-machines pourraient constituer une force émancipatoire de désidentification insufflant la possibilité d’une énonciation a-subjective – qui ne serait pas un fétichisme, mais une nouvelle force d’expression protosubjective, une nouvelle proto-altérité machinique. L’émergence d’hybrides humains-machines nés du métissage du « travail vivant » (le travail des humains) et du « travail mort » (le travail des machines), qui conjoindraient uniment la création et la reproduction, représente une occasion de s’émanciper des modalités actuelles de l’assujettissement capitaliste déterminant des rôles et des fonctions aliénantes (participant d’une formation identitaire aliénante) pour les travailleurs14.

Berardi a décrit le processus de désubjectivation inhérent à l’inhabilité des info-travailleurs à s’organiser à travers les zones de précarité. Dans le réseau numérique, écrit-il, les travailleurs sont « dépourvus de toute consistance individuelle15 » et, comme tels, ils ont du mal à continuer d’exister : « on ne trouve plus de travailleurs individués, mais seulement des atomes fractals de temps abstraits et dépersonnalisés mis à disposition dans la Net-sphère16. » En tant que résidus du processus de valorisation capitaliste fonctionnellement intégrés dans le réseau, les travailleurs sont inversement recomposables en vue d’atteindre une interopérabilité maximale. On peut penser que de telles manipulations de simulacres mèneront à l’épuisement, mais l’épuisement annonce aussi la possibilité d’un retrait, d’un ralentissement et d’une passivité radicale orientée en vue de l’éclatement de la bulle du travail17. Le sujet énergique et héroïquement résistant de la mythologie activiste n’est plus, et avec lui l’identité du travailleur industriel moderne a disparu. Le vocabulaire de la coagulation est maintenant remplacé par une coalescence compensatoire non-organisée, qui forme ce que l’on pourrait appeler un communisme transversal fondé dans le retrait. Cette nouvelle formation politique s’oppose par exemple à la volonté active de créer des coalitions motivées par un but bien défini, à l’exemple des différents groupes de protestation anti-Trump aujourd’hui, qui tentent de s’organiser tant bien que mal. Dans la théorie berardienne, les vestiges des pratiques autonomistes du refus et du retrait, qui s’appuient sur des décennies d’expérimentations médiatiques, avec les radios pirates et les webtélés tactiques, peuvent être reconfigurés au regard du renversement introduit par Lazzarato : ce qui ressemble à une dépossession – de l’individu, du travail et du lien vivant – est une occasion de surpasser les formations identitaires asservissantes.

Il va sans dire que, suivant cette pensée, ni les individus ni les classes ne sont plus sujets de l’histoire puisqu’un agent de transformation a été introduit, qui prend la forme d’humains désubjectivisés et de machines protosubjectives. On ne devrait pas déplorer la perte d’un sujet ou d’un collectif prédéterminé, mais porter une attention plus soutenue aux forces libérées par le déplacement de l’anthropocentrisme et au passage vers une autonomisation de l’énonciation machinique. Les perspectives de formation de nouveaux modes de subjectivation hautement hétérogènes restent ouvertes aux possibilités les plus progressives que présente le vaste phylum des machines. Là où, par exemple, une correspondance formelle était présupposée entre le réseau distribué de production socioéconomique et l’organisation de formes résistantes dans l’articulation de la multitude, il faut désormais envisager une séparation et un déplacement des luttes et de la subjectivation capitaliste coévolutives à la structure même du réseau18. Ce n’est qu’en brisant ce miroir présumé entre, d’une part, les processus de prise de décisions politiques à travers lesquels la multitude acquiert son existence et se gouverne et, d’autre part, les modèles de la dynamique économique du réseau que pourront véritablement apparaître de nouveaux modèles de subjectivité postcapitaliste. Cela dit, il est évident que la rémanence résiduelle et la contiguïté du sujet ne garantissent pas pleinement son échappée de la contrainte imposée par les systèmes d’identification capitalistes dominants, non plus qu’elles n’assurent son potentiel d’exploration transversale dans le métissage et l’interfaçage possiblement limité avec un phylum machinique pluraliste19.

En dernière analyse, quatre caractéristiques générales peuvent être énoncées en ce qui a trait au potentiel politique des hybrides humains-machines dans la reconfiguration possible de la subjectivité à l’ère sémiocapitaliste :

(1) La subjectivation est un processus à travers lequel des identités contingentes sont continuellement formées. Le hasard et la non-fixité rendent difficiles la normalisation et l’asservissement ; même la sous-traitance ne suffit pas au recentrement permanent de la subjectivité, car elle est continuellement déplacée par ses engagements machiniques.

(2) La subjectivation est un processus de déplacement. Mais ce déplacement n’est pas un retour du refoulé puisqu’il élabore son propre diagramme en continu. Un diagramme est le croquis projectif d’un chemin déroulant parmi les composantes participant au processus de subjectivation. Il peut s’avérer aussi imprévisible que l’imagination, mais pour cette même raison les cohérences recherchées à travers lui, en tant que bornes intermédiaires dans le processus de subjectivation, peuvent échapper à l’univers limité et hautement protégé des figures normatives de la subjectivité capitaliste (célébrités, chefs, guerriers, héros). Le déplacement implique l’engendrement de formes de singularité non seulement incompatibles avec le système, mais aussi incomparables entre elles.

(3) La subjectivation de type pathique et non discursive esquive les surcodages dominants de la subjectivité capitaliste. La contiguïté du sujet machinique passe de l’effet à l’affect. En s’hybridant avec les machines, la subjectivation transfère et partage sa contiguïté dans le réseau. Ainsi, les points de référence extrinsèques généraux, comme l’espace, le temps, l’énergie et le profit peuvent à leur tour être déplacés au bénéfice des coordonnées intensives non linéaires de l’appréhension pathique ou encore d’autres univers de valeur.

(4) La contiguïté ne suffira pas à nous sauver. Inspiré par Pierre Lévy, Guattari a considéré les machines à travers le concept d’interface. Son objectif était d’« essayer d’abattre le rideau de fer ontologique entre l’être et les choses20 ». Ainsi a-t-il proposé une réanimation des machines. En effet, Guattari a défendu une conception proto-subjective et « animiste » des machines, ouverte à l’assemblage avec d’autres composantes d’un environnement machinique plus vaste. Ce pluralisme ontologique des machines ne se réduisant pas à la contiguïté que présentent les objets partiels dans leur relation au corps humain, et Guattari ne se satisfaisait pas des assemblages allopoïétiques de composantes non vivantes, il a voulu réintégrer dans son modèle conceptuel machinique des caractéristiques autopoïétiques (propres aux relations entre des êtres biologiques). Ce faisant, il a souligné l’importance du préfixe « proto » dans « proto-subjectivité », imaginant les composantes proto-subjectives et proto-biologiques d’une forme de vie machinique auto-affirmative et auto-créative, qui aurait une appréhension pathique immédiate du monde de l’expérience.

En somme, Guattari n’a pas adopté le vocabulaire de l’interface pour réaffirmer la primauté de la structure. Il a au contraire rejeté la conception structuraliste du sujet défini comme flottant entre deux signifiants (linguistiques). Plus pragmatique que la plupart de ses contemporains, mais aussi plus audacieux conceptuellement, Guattari pensait que la subjectivation machinique pourrait s’auto-engendrer créativement au moyen de connexions hypertextuelles21. Sur cette base théorique, l’hybridation humain-machine qu’il a imaginée avait essentiellement pour visée de refonder la subjectivation hors des contraintes et des habitudes sociales imposées par le capitalisme.

  • 1. F. GUATTARI, Les trois écologies, Paris, Galilée, coll. « L’espace critique », 1989, p. 40-42.
  • 2. En particulier, Guattari envisageait le renforcement d’une subjectivité de classe moyenne capable de remplacer la sérialisation de la classe ouvrière qui avait eu cours jusqu’alors : « On tentera d’embourgeoiser au maximum la subjectivité ouvrière. » Ibid., p. 63.
  • 3. Voir ibid., p. 40-42.
  • 4. « De nouvelles bourses de valeur, de nouvelles délibérations collectives donnant leur chance aux entreprises plus individuelles, les plus singulières […] » Ibid., p. 67.
  • 5. F. BERARDI, The Soul at Work: From Alienation to Autonomy, trad. de l’italien par F. Cadel & G. Mecchia, préface de J. Smith, Los Angeles, Semiotext(e), 2009, p. 90.
  • 6. « La transformation du salarié en “capital humain”, en entrepreneur de soi-même, telle qu’elle est mise en place par les techniques de management contemporaines, est l’accomplissement du processus de subjectivation et du processus d’exploitation, puisque, ici, c’est le même individu qui se dédouble. D’une part, il porte la subjectivation au paroxysme, puisqu’il implique dans toutes ses activités les ressources “immatérielles” et “cognitives” de son “soi”, et d’autre part, il porte à identification subjectivation et exploitation, puisqu’il est à la fois patron de lui-même et esclave de lui-même, capitaliste et prolétaire, sujet d’énonciation et sujet d’énoncé. » M. LAZZARATO, « La Machine », Transversal texts, no 10, 2006, non paginé. En ligne : <https://transversal.at/transversal/1106/lazzarato/fr>. Voir aussi : M. LAZZARATO, « Strategies of the Political Entrepreneur », trad. par T. S. Murphy, Substance, vol. 36, no 1, 2007, p. 87-97.
  • 7. F. BERARDI, « Schizo-Economy », trad. de l’italien par M. Goddard, Substance, vol. 36, no 1, 2006, p. 76.
  • 8. F. BERARDI, Félix Guattari: Thought, Friendship, and Visionary Cartography, trad. de l’italien par G. Mecchia & C. J. Stivale, Londres, Palgrave MacMillan, 2008, p. 20.
  • 9. Un « mechanical turk » est un info-travailleur qui, pour le compte d’Amazon, effectue à distance des tâches cognitives relativement simples (mais qu’un humain fait encore mieux qu’une machine) en échange d’une (faible) rémunération. Voir en ligne : <https://www.mturk.com/worker>.
  • 10. A. ARVIDSSON & E. COLLEONI, « Value in Informational Capitalism and on the Internet », The Information Society, vol. 28, no 3, 2012, p. 140.
  • 11. Voir M. LAZZARATO, « Immaterial Labour », trad. du français par P. Colilli & E. Emory, dans P. Virno &  M. Hardt (dir.), Radical Thought in Italy: A potential Politics, éd. anglaise établie par S. Buckley, M. Hardt & B. Massumi, Minneapolis, University of Minneapolis Press, 1996, p. 144.
  • 12. G. DELEUZE & F. GUATTARI, L’Anti-Œdipe, Paris, Minuit, 1972, p. 23.
  • 13. Ibid., p. 48.
  • 14. M. LAZZARATO, Signs and Machine: Capitalism and the Production of Subjectivity, trad. du français par J. D. Jordan, Los Angeles, Semiotext(e), 2014, p. 120-121.
  • 15. F. BERARDI, After the Future, éd. établie par G. Genosko & N. Thoburn, trad. de l’italien par A. Bove et al., Oakland, AK Press, 2011, p. 129.
  • 16. Ibid., p. 129.
  • 17. Ibid., p. 138.
  • 18. A. NEGRI & M. HARDT, Multitude, New York, Penguin, 2004, p. 82-88.
  • 19. Dans une nouvelle ère machinique marquée par le « pluralisme ontologique », Guattari entrevoit la possibilité d’une « réinvention permanente de la condition humaine » au moyen de nouvelles interfaces machiniques. Voir F. GUATTARI, « Les systèmes d’interface machinique », Qu’est-ce que l’écosophie?, textes présentés par S. Nadaud, Paris, Lignes & IMEC, 2012, p. 285-287.
  • 20. F. GUATTARI, « À propos des machines », Qu’est-ce que l’écosophie?, op. cit., p. 112.
  • 21. « La position autopoïétique et “hypertextuelle” de la machine possède une potentialité pragmatique, elle permet d’avoir une attitude créationniste, de composition machinique, face à ce rideau de fer ontologique qui sépare le sujet, d’un côté, et les choses, de l’autre. » Ibid., p. 129.
Bibliographie 

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NEGRI, Antonio & Michael HARDT, Multitude, New York, Penguin, 2004.

 

Pour citer cet article 

GENOSKO, Gary, « Les aléas de la subjectivité sous le sémiocapitalisme : Félix Guattari et le potentiel politique des hybrides humains-machines », trad. de l’anglais (Canada) par S. Levesque & F. Richert, Cygne noir, no 7, 2019. En ligne <http://www.revuecygnenoir.org/numero/article/genosko-semiocapitalisme-guattari> (consulté le xx/xx/xxxx). 

À propos de l'auteur·e 

Gary Genosko est professeur à l’Institut universitaire de technologie de l’Ontario. En savoir plus sur Gary Genosko.