Appel à contribution

Sémiotique et liberté

Pour la plupart d’entre nous, chaque journée débute de la même manière : le retentissement de l’alarme du réveille-matin se fait entendre et nous tire du sommeil, signal suivi d’une décision plus ou moins éclairée, plus programmée que choisie, qui consiste en général à se lever pour entreprendre d’accomplir les activités prévues à l’horaire cette journée-là. Presque tous nos matins sont faits de cet agencement sémiotique performatif dont la contrainte programmatrice est très peu réfléchie, parce qu’assimilée à une routine elle-même contrainte et programmée. Un autre exemple nous est fourni par Platon, réputé avoir mis au point un système de réveil sur une horloge à eau : lorsqu’une cuve se vide, au bout d’un temps déterminé, un sifflement se fait entendre. Le philosophe aurait mis au point cette technique machinique pour ne pas s’assoupir trop longuement au cours de ses longues séances de travail nocturne. Couplé à une fin choisie ou non, un moyen sémiotique opère à titre d’intermédiaire qui met en lumière la question de la liberté, adossée aux notions plus immédiates de contrainte et de choix. N’en déplaise aux tenants d’un humanisme universalisant, les signaux de détresse qu’émet un individu n’interpellent pas chacun de ses congénères également. Si celui ou celle qui est en train de se noyer sous le regard d’un ou plusieurs de ses semblables a plus de chances de susciter son sauvetage que le clochard miséreux en a de solliciter la fibre morale des passant·e·s qui l’ignorent, c’est que se joue là précisément ce qui fonde le sens : l’interprétation située.

En puissance, les effets d’un signe sont foncièrement équivoques, puisque le sens possible de celui-ci repose sur un contexte, variable, que ce signe sollicite du point de vue de celles et ceux qu’il affecte. Or, comme on sait, le point de vue d’un individu donné ne lui appartient qu’en partie, tout intégré qu’il est dans une société qui l’informe et dont le corollaire est d’uniformiser ses parties constituantes. Questionner la liberté, dans cette perspective, revient à questionner la normativité, d’où découle cette question subsidiaire, chère à Wittgenstein : Qu’est-ce que suivre une règle? Mais alors qu’aujourd’hui se multiplient ce que Félix Guattari appelait les « phylums machiniques » et leurs sémiotiques asignifiantes (La révolution moléculaire, 1977 ; L’inconscient machinique, 1979), qui agissent à un niveau prélangagier pour conditionner nos rapports au sémiocapitalisme ; alors que se miniaturisent et sont rendues de plus en plus diffuses les techniques employées par nos sociétés de contrôle, déterminant nos corps, nos comportements, nos valeurs et, en somme, notre idée même de la liberté, l’injonction à penser ensemble sémiotique et liberté nous paraît à la fois nécessaire et pressante. « Telle est bien une forme de barbarie propre à notre modernité programmatrice, écrit Yves Citton dans Gestes d’humanités (2012) : espérer rendre le monde parfaitement univoque en résorbant à la fois toute opacité derrière laquelle un sens serait caché et toute équivoque à l’occasion de laquelle le sens fuirait en des directions contradictoires entre elles. » Libérer la sémiotique reviendrait-il donc à laisser fuiter le sens? Pour s’opposer aux sémiotiques liberticides, quels choix se présentent à nous? La sémiose est-elle implicitement et irrévocablement, d’abord et avant tout, la description d’un cours contraint de choses, dans lequel s’insère à présent cette réflexion?

Le sens des signes est intrinsèquement lié au pouvoir qu’ils ont de contraindre l’usage que l’on peut faire d’eux. La question de l’interprétation, nouée à celle du pouvoir, appelle à réévaluer l’idée de liberté à l’aune de cette autre dimension plus fondamentale qui est celle de la capacité. N’est-ce pas en ce sens d’ailleurs que Michel Foucault, dans La volonté de savoir (1976), envisageait la question du pouvoir? C’est-à-dire moins dans un rapport d’opposition que du point de vue des conditions de possibilité que fait naître une situation, un agencement sémiotique particuliers. Lier sémiotique et liberté implique de réfléchir le pouvoir des signes et le pouvoir que les signes confèrent à celles et à ceux qui en font usage. Mais encore, il s’agit de réfléchir quels usages sont possibles dans quelles circonstances et pourquoi. Comment, dès lors, le sens se déploie de manière asymétrique selon l’emprise que les signes peuvent avoir sur un individu ou un groupe et l’emprise qu’un individu ou un groupe peut avoir sur les signes qui le déterminent et qu’il détermine – anthropologiquement, socialement, historiquement, sur les plans biologique, phénoménologique, psychologique, relationnel et politique?

En communiquant dans un champ où les interprétations sont contraintes, un sens commun est possible. Le pouvoir, qui contraint le sens des signes, constitue ainsi une dimension nécessaire de la vie, et c’est la sémiotique qui l’opérationnalise. C’est donc à partir du caractère strictement relationnel par lequel opère le pouvoir qu’est lancé cet appel à réfléchir la liberté. Toutefois, une distinction importante doit être gardée à l’esprit entre l’usage intentionnel et l’usage non intentionnel des signes. Ainsi, à l’instar de Mihhail Lotman (« Semiotic freedom », 2012) glosant sur le concept de « liberté sémiotique » du biosémioticien danois Jesper Hoffmeyer (« Semiotic freedom : an emerging force », 2010), nous pourrions distinguer entre : 1) les systèmes dans lesquels codifier, émettre et recevoir de l’information n’implique aucune liberté de choix (et où la seule « liberté » est celle qui consiste à faire une erreur) ; 2) les systèmes qui ne comportent aucune liberté en soi, mais qui induisent certains comportements mimétiques ; 3) les systèmes qui, jusqu’à un certain point, sont capables de contrôler l’émission de signaux feints (second type de mimétisme) ; 4) les systèmes capables d’utiliser intentionnellement les signes d’autres systèmes ; et 5) les systèmes qui sont capables de réfléchir leur usage des signes et qui changent fréquemment ou modulent leurs systèmes sémiotiques en conséquence.

Nous sollicitons des propositions qui sachent tirer profit de cette thématique afin d’approfondir des aspects théoriques de la pensée sur le signe et l’histoire de son développement et/ou qui proposent l’abord sémiotique de tout objet lié à la problématique exposée ci-avant. Les propositions favorisées 1) contribueront à l’avancement de la théorie sémiotique ; 2) seront à jour en ce qui a trait aux théories, méthodes et données ; 3) feront la démonstration d’une compréhension – et référeront à – des travaux existants dans le domaine traité. Celles-ci pourront s’inscrire dans l’un ou plusieurs des champs suivants : la sémiotique théorique (épistémologie, études culturelles, sémiotique cognitive, biosémiotique, etc.), la sémiotique appliquée (arts, médias, rhétorique, religions, urbanisme, traduction, éducation, etc.), et peuvent également préconiser une approche in-ter-trans-disciplinaire (anthropologie, philosophie, sociologie, psychologie, esthétique, linguistique, communication, etc.). Pour le comité de sélection, l’originalité attendue d’une proposition n’a de limite que sa pertinence.
 

    Candidatures

Les propositions seront reçues par courrier électronique à l’adresse de la revue redaction@revuecygnenoir.org au plus tard le 1er juillet 2015. Veuillez indiquer en objet de votre message : « Proposition de liberté ».
 

    Votre proposition doit comporter :

1. un titre et un court résumé (500 mots maximum) ;
2. une courte notice biographique (250 mots maximum) incluant les informations suivantes : votre nom complet, votre statut, votre établissement de rattachement et votre département (s’il y a lieu) ainsi que vos coordonnées (adresse courriel au minimum).
 

    Calendrier

Les propositions (titre et court résumé) seront reçues avant le 1er juillet 2015.
L’acceptation des contributions sera notifiée au plus tard le 3 juillet 2015.
Le texte de l’article, déposé aux fins de l’évaluation, sera reçu avant le 6 septembre 2015.
La publication est prévue pour la fin janvier 2016.